samedi 26 novembre 2011

Le bal des mouettes

( texte composé sur le thème 4, autour du verbe souffler )

Au sortir de la rue Joséphin Soulary, ce soir du 25 janvier 20.., Ambrus avait avisé le pont Winston Churchill. Ou plutôt ses pieds… Ses pieds, glacés dans les épais godillots qu’il portait à même la peau. Ce sont eux qui conduisaient sans repos sa carcasse dégingandée. Ils avaient décidé de traverser le pont ? Va pour traverser !


Cela faisait longtemps déjà que l’esprit d’Ambrus était en déroute… Mais une farouche détermination le tirait encore en avant. Il voulait retrouver Grâce.

Il avait quitté la Hongrie pour la France sur la foi d’une carte qu’il avait reçue de sa fille. Elle avait disparu trois ans auparavant, alors qu’elle n’avait pas encore 16 ans. Sans adieux. Sans explication. Sans un mot. Lui était resté ce grand vide avec lequel il n’avait pas su vivre. Et la morsure du silence…

Et puis il y avait eu la carte. La carte, représentant un pont de Lyon, la nuit, derrière laquelle elle avait jeté hâtivement quelques mots. Mais, malheureusement, aucune adresse. Ambrus avait pensé à un appel au secours.

Depuis qu’il était à Lyon - plus de deux ans déjà - il avait arpenté chaque quartier, chaque rue, chaque impasse, aussi obscure et nauséabonde fût-elle, avec pour viatique une photo noir et blanc de Grâce qu’il brandissait sous les yeux de qui voulait bien se laisser approcher. A la belle saison, il importunait les touristes. L’automne le précipitait sur les ponts. Dès que l’hiver se faisait plus mordant, il hantait la Croix-Rousse, fouillant chaque traboule, chaque cour…

Les mois avaient passé et son sac à dos s’était de jour en jour allégé. Mais de sa fille, point de traces ! Pas la moindre piste ! Il s’était peu à peu laissé aller et son aspect était devenu repoussant. Isolé, amaigri, maladroit, les yeux fous, il faisait peur aux passants.

C’est alors que ses pieds avaient pris barre sur lui.


Ambrus ne sentait même plus la faim tordre ses boyaux. Il était si dénutri que sa vision se troublait et à l’instant où il avait mis les pieds sur le pont Winston Churchill rongé par le brouillard, ce soir de janvier, il lui avait semblé pénétrer dans un rêve où des monstres aux yeux blancs et brillants, sans iris, couraient de droite et de gauche en chuintant.

Au milieu du pont, une cloche avait égrené dix coups. La bise s’était levée et avait soufflé les tulles blancs qui voilaient les eaux tumultueuses du Rhône. Un air coupant l’avait giflé en sorte qu’il avait tourné les yeux vers le fleuve pour échapper à sa main glacée. Au milieu de son lit, plusieurs centaines de mouettes étaient rassemblées. Elles ne s’étaient pas perchées sur quelque abri, ni ne dormaient comme à l’accoutumée. Non ! En pleine activité, elles allaient et venaient en tout sens, la plupart nageant, quelques-unes voletant avant de se poser qui plus haut, qui plus bas.

Ses pieds avaient stoppé net. Il avait titubé et appuyé ses hanches osseuses contre le parapet pour reprendre son équilibre. Un air de valse viennoise flotta vaguement dans la nuit. Il enfonça les poings dans ses poches et, fasciné, observa les oiseaux gris et blanc qui tournoyaient lentement, sans un cri, comme des spectres au-dessus de l’écume opalescente de l’eau. La lune, à son apogée, souriait. C’était la première fois qu’Ambrus était invité au bal des mouettes.

Sa respiration se fit plus fluide et la brûlure qui consumait ses entrailles s’apaisa un moment. Mais déjà des souffles montant du sud invitaient les brumes à danser. Peu à peu leurs tourbillons dérobèrent la piste à ses yeux. Enfin, le rideau tomba, définitivement.


Ambrus avait encore le dos tourné à la route quand, derrière lui, s’arrêta l’un des monstres qui ouvrit sa gueule en lâchant une bordée de sons hurlants. Deux hommes en sortirent, qui n’eurent même pas à le molester pour l’enlever. Il se laissa avaler sans un mot. La chaleur commençait à peine à rassurer sa peau lorsqu’on lui appliqua un tampon de chloroforme sur le nez.

Le monstre repu reprit sa course, le faisceau vide de ses yeux froids balayant la route. Il s’arrêta sous le monument élevé à la mémoire des Enfants du Rhône morts pour la France. Bien camouflé dans l’ouate épaisse, il cracha trois hommes et poursuivit sa route vers le nord.


Le surlendemain, on pouvait lire à la une du Quoti’Lien :

Lyon, parc de la Tête d’or : une découverte inattendue

Un homme mort a été découvert hier matin dans le petit kiosque à musique du parc de la Tête d’Or. Bâti sur l’île Mahatma Gandhi, l’orphéon s’élève sur la rive nord du lac, à 500 mètres environ de l’entrée des Enfants du Rhône. Un jeune horticulteur a trouvé le corps alors qu’il débutait sa tournée d’inspection.

Une mort mystérieuse, une énigme pour les enquêteurs

Aucune trace de violence apparente n’a été relevée sur le cadavre. Cependant l’homme a été dépouillé de ses vêtements et de ses papiers, de sorte que rien ne permet de l’identifier. Par un tel froid, pourquoi ? L’on ne peut évoquer à ce jour une piste criminelle, mais l’autopsie et une enquête approfondie apporteront peut-être d’autres précisions.


Michèle Rodet

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