vendredi 18 novembre 2011

Histoire de faire

( texte composé sur le thème 4, autour du verbe souffler )

Je la regardais le matin, embarquer pour les îles, vêtue d'une robe noire, les cheveux tirés en chignon bas sur la nuque, comme les vieilles femmes des pays du Sud.
Elle ne quittait pas des yeux une sorte de baluchon en toile rapiécée, qu'elle déposait avec précaution dans le carré du bateau.
Elle m'autorisait parfois à grimper à bord pendant les grandes vacances, mais je devais alors me faire encore plus petite et discrète que d'habitude.
Elle m'avait expliqué que son travail était considéré comme un rite sacré, et que seule une femme de son âge pouvait l'exercer. Une jeune femme pourrait, par la vulnérabilité des émois de son corps, exercer une action néfaste sur ces éléments qu'il convenait de préserver de toute souillure.

De par chez nous, on l'appelait « la femme-qui-aide », celle qui par tous les temps devait aller partout, et chez tout le monde, faire les bébés et faire les morts.
Sa fonction consistait à se rendre dans les maisons où on la demandait et à laver le bébé, l'habiller puis le mettre à téter ; et dans le cas du mort, à préparer le lit, la chambre mortuaire pour la veillée.

Ce jour là, une douce brise de terre avait poussé notre esquif vent arrière, les deux voiles largement ouvertes en ciseaux, semblables au vêtement virginal de notre Bonne Mère.
Comme il arrive parfois en Méditerranée, une ribambelle de libellules s'était reposée sur l'étai du mât pendant deux longues heures de croisière. Leurs ailes transparentes scintillaient au soleil et leurs corps frémissaient sous l'effet du déplacement du bateau.
Les mouettes criardes, les goélands voraces et les cormorans plongeurs nous suivaient à distance, prêts à descendre en piqué sur la moindre proie laissée sans surveillance.
Au fil des heures de navigation, des dauphins joueurs nous avaient escortées jusqu'à l'approche des grandes fosses marines où ils sombrèrent, nous laissant seules spectatrices du soleil couchant, basculant à son tour dans les flots sanglants...

Ma grand-mère était une technicienne du souffle, recueillant le dernier du mourant, elle aidait le bébé à expirer fortement l'air de ses poumons.
Ainsi va la vie : on ne peut souffler et humer ensemble dit le proverbe !
La bonne mère c'était sûrement elle. Sa rétribution consistait uniquement en dons en nature ou échange de services, mais la gratification qu'elle obtenait en retour de son travail, c'était d'être considérée comme une seconde maman auprès de nombreuses familles.

Son travail effectué, nous retournions au port. Moment émouvant et angoissant, la nuit s'installait. La mer changeait subtilement de parfum selon l'heure et le temps. Lorsqu'il faisait beau et clair, la voûte céleste et ses myriades d'étoiles semblaient vous aspirer vers elle.
Puis notre vue s'adaptait à l'obscurité et nous découvrions un éventail de lumières : du plancton phosphorescent, aux bateaux de pêche. Parfois des balises lumineuses nous signalaient un danger à éviter et les phares des ports côtiers clignotaient d'éclats d'émeraude et de rubis.

Je crois bien qu'être « une femme-qui-aide » n'existe plus au vingt-et-unième siècle. En 1972 je suis devenue sage-femme, une histoire de famille, de souffle et de femmes.

Elhuan

Aucun commentaire: