lundi 31 octobre 2011

Opiacée Double (au passé simple)

( texte composé sur le thème 3, autour du mot médaillon )

                    Cher Serge, cher David,

Emil Cioran, alors septuagénaire, osa et proposa sous forme de portraits ses Exercices d'Admiration.

Qu'il me soit donc permis ici dans cette décade calendaire d'octobre, amorce du compte à rebours inexorable - de la conception à la naissance - vers un demi-siècle propice à bilan, de vous rendre hommage par l'évocation croisée de souvenirs richement constitutifs d'une vie entière de rêves aux yeux grands ouverts. Des rêves suscités sans autres substances que les démons de l'imagination, le pouvoir des mots, de la musique et des images. Du moins pour ce qui me concerne...

Médaillon bifrons dans ma mémoire dont l'émail jamais ne s'écailla, deux visages, deux corps, deux œuvres se superposant. Qui est le portrait, qui est le Dorian de l'autre ?

Les années soixante-dix où je vous perçus puis vous découvris eurent ces doubles prémisses de célébrer en 1969 une année érotique et la conquête de la Lune. Mais sans doute chers tombeurs si semblables et dissemblables, pour vos appétits et votre sens de l'humour fut-ce sans doute la même chose...

Le Major Tom, seul, abandonné, flottant dans sa cabine au-dessus de la planète bleue tandis qu'un Gainsborough et son pygmalion s'aiment, voguant sur les flots gris d'une traversée du channel... Une lettre nostalgique à Hermione... La description rimbaldienne du dernier couplet de Jane B.

Sea, sex and blood, sensations si stupéfiantes pour un citadin pré-adolescent coincé entre désordre de surannés aînés et souffrance de se sentir complexe en regard de trop simplistes réponses.

Bande-son radio, découverte d'une singularité des mots qui résonnent étrangement sonores, une autre façon d'écrire le français, triomphe onomatopéique, syncope et figures de style. Premier pick-up permettant ce bonheur des pochettes au parfum d'encre, si sympathique et persistant, paroles enfin compulsées avec fièvre, dépucelage linguistique. 1973, double LP au sous-titre de la Chanson de Prévert panorama des quinze années précédentes, écouté en boucle. Dans la foulée, séance de rattrapage, deux ans après sa sortie, avec l'opus majeur sans doute pas destiné à si jeune public, le précieux et ténébreux  Melody Nelson. Encore une histoire de traversée qui finit mal !

Cher DB, vous eûtes avant moi cette dissymétrie du regard que je testai bien malgré moi cette même année 73, également lors d'un choc oculaire. A ceci près que l'envahissement de la pupille ne dura que le temps d'un collyre dilatateur pour examen approfondi. C'est dans les bacs de disquaires où je traînai au sortir de cette classe de 6ème, que je croisai pour la première fois vos yeux vairons et votre androgynie cultivée, si familière à un corps émergeant de l'enfance. Écouteurs oranges sur mes grandes oreilles étonnées de découvrir un son peu propagé par les ondes officielles, je pris en autodidacte, grâce à la gentillesse d'un certain responsable de rayon (Bernard Gouttenoire, si par hasard vous lisez ces lignes...) des cours de prononciation d'une langue anglaise annonée au C.E.S depuis une première saison. L'homme Qui Venait D'ailleurs, qui vous caractérisa si bien, affiche et photos scrutées au fronton d'un cinéma d'Annecy, fut le choc décisif qui me conduisit à orienter ma curiosité sous ce double parrainage glamour et érudit. Ainsi, le dandysme, réaction esthétique dans cette littérature du XIXème siècle découverte précocement dans des placards-bibliothèques pas encore découpés en secteurs segmentant pour des tranches d'âges soi-disant appropriées, pouvait trouver échos et prolongement dans les mots, les attitudes, un mode de pensée définissant une modernité par d'incessants allers-retours entre le monde d'hier et les aspirations futuristes de l'an 2000.

Voyager sur place, certes, mais voyager loin, dans un vocabulaire pléthorique et par les citations de moultes références dont j'eus sans cesse le réflexe quasi compulsif de vérifier les sources dans maints dictionnaires et évasions livresques.

          Du miroir aux enfers, chemins iconoclastes
          Rêvant de cheveux rouges, d'une grâce pérenne,
          De joues bleues, d'une Muse et d'une plume aérienne
          Je grandis sans œillères, le champ devenu vaste

Années suivantes, jusqu'au grand rendez-vous des sessions reggae, curieuse reconnaissance sporadique malgré ce nouveau sommet sensuellement explicite, L'Homme à La Tête de Chou. Maudits mots lus sur Marylou en parallèle de Melody qui parfirent ma résolution, déjà, d'un idéal d'écriture.

Je vous ai envié, Serge, de ces rapports artistiques si étroits avec la sensibilité de votre parentèle mais je peux dire que les paroles « Ton Gainsbourg, c'est certainement un Génie » sortirent bel et bien sans que je les suscitasse de la bouche paternelle... Je peux dire David, que la période soul de vos deux albums américains supplanta dans le panthéon des voix à frissons les french lovers suaves de l'immédiate après-guerre, chantonnés par une mère dans ses rares césures d'insouciance.


Ce qui m'anima et m'anime encore, je vous le dois en grande partie. On me dit qu'il s'est passé quelque chose en 1991, peut-être... On me dit que vous avez disparu des studios et de la scène depuis 2003, certes... Mais par construction de ce que l'on peut nommer une œuvre d'artiste total, deux hommes, sur deux générations mêlées, reliés par d'innombrables passerelles émettent toujours ce rayonnement, cette lumière - fut-elle noire - éclairant une multitude d'enfants du Rock électriques et éclectiques.


Danyel Borner

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