jeudi 20 octobre 2011

Le songe de Marguerite de B...

( texte composé sur le thème 3, autour du mot médaillon )

Voici copie d’une lettre trouvée, fort à propos, entre deux pages d’un volume, alors que j’aidais à faire du tri dans la bibliothèque des B…


A B…, le 21ème du mois d’avril de l’an de grâce mil sept cent onze


                                   Cher Maître et ami,

Vous savez combien nous admirons, mon époux et moi, la bonté de votre esprit sur les bâtis et les jardins ; nous croyons voir que vous serez le restaurateur de notre maison de B…

Oui ! Oui ! Les uns gâtent, les autres raccommodent ! Mais il faut tâcher aussi de passer sa vie avec un peu de joie et de repos ! Le moyen, mon bon ami, quand on est à cent mille lieues de Paris et de Florence, sinon d’offrir l’hospitalité ? Ah ! Recevoir dans notre désert aride, quelques plumes bien trempées, de bons pinceaux et d’habiles musiciens !

Vous connaissez B…, et votre imagination sait un peu par où me prendre : sans doute me fais-je une image moins belle que celle que vous avez. Nous n’avons que peu d’arbres et point de grottes pour nous mouiller, de sorte que je ne vois pas où nous promener entre deux soleils ; de plus, j'ai peur que le vent nous emporte sur notre terrasse. Or la beauté de la promenade à elle seule redonne la vigueur au malingre et l’inspiration au languide.

Voici pour vous, de quoi songer à planter, creuser ou ériger de manière à veiller à la faveur de notre bonne santé.


Pour ce qui est des tables, les capacités de M… soulagent fort l'esprit de la maîtresse de maison. Bien que leur magnificence soit ruineuse, ce n'est pas chose indifférente que le beau manger et le bon boire dans une maison comme la nôtre. Je sais la beauté et même la nécessité de ces manières, et combien elles allument les cœurs, échauffent les âmes, aiguisent les esprits. Pour ce qui est des vins, des poissons, des viandes, des épices, des fruits et des essences florales, point de mal, tout est à disposition.

Mais la salle à manger, mon bon ami…, la salle à manger m’afflige ; non point pour sa disposition ou ses proportions, elles sont parfaites. La cause de mon déplaisir vient du mur qui fait face aux portes vitrées. Son dépouillement est tout simplement accablant. Il en impose tellement que, parfois, l’un ou l’autre de mes invités baisse tout soudain la voix, le visage comme pris en faute ! A croire que nous dînons dans le réfectoire d’un monastère !

Souvenez-vous : une cheminée surmontée d’un miroir partage ce mur. Rien à redire au sujet de ce miroir. Il anime la pièce de mille feux et d’autant de mystères dès que le jour baisse et que l’on allume les chandelles ; il réfléchit non sans malice, ni cruauté, chaque attitude, chaque œillade, tous secrets qu’il développe ou dérobe, surprend ou camoufle… Mais le jour, point de chandelles, mon ami, point de merveilles ! Quel ennui ! Quel abattement !

Métamorphosez cette monotonie, cher maître et magicien, en écrin : faites peindre a fresca, de part et d’autre de ce miroir, deux médaillons en forme d’amande. Je voudrais que chaque parcelle de ces peintures allumât des feux dans l’esprit de nos convives, de sorte que jamais regard ne contemplât rien de plus galant ! Surtout, je vous prie, qu’il y en ait pour les messieurs et pour les dames !

Je vois déjà le céleste Apollon aux boucles noir d’encre, tenant les rênes de son char d’un bras musculeux, une lyre à ses pieds… Il rayonne au soleil levant et inspire, par sa beauté et sa générosité. Sa flûte de tendre roseau et son trépied, il les présente aux musiciens et aux poètes de façon que chacun puisse rêver de couronne de laurier ou se sentir invité dans la compagnie du cygne sacré, ou du griffon, sous les divins palmiers… Voici pour le médaillon de droite et pour celui de gauche, une beauté plus mystérieuse parée de lumières lunaires conviendrait mieux ; Diane peut-être et quelques de ses compagnes ? Pour ce motif, je vous lâche la bride : les sujets d’inspiration ne manquent pas aux galanteries nocturnes. Mais surtout que toutes ces admirables figures baignent dans d’opulentes frondaisons ; qu’elles donnent lieu à cent aimables fantaisies et libertés. Notre hospitalité ne peut souffrir la médiocrité, ni notre fortune la parcimonie.

Nous sommes à B… et nous vous attendons. Vos appartements sont prêts. Venez bien vite et je vous éclaircirai l’esprit de tous les doutes que vous pouvez avoir.
Mille bonnes fortunes et beaux succès à vous, cher Maître et ami, et que Dieu vous tienne en sa garde.

                                        Marguerite de…, comtesse de B…

P. S. Tenez, mon bon ami, savez-vous quel songe mon âme, échauffée par tant de sublimes visions, vient d’enfanter ? Qu’il plût au ciel - par notre fortune, la voix de nos illustres hôtes et vos talents conjugués - que les âges futurs appellent notre siècle : le siècle des Lumières !

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Michèle Rodet

2 commentaires:

Danyel a dit…

Ah, ah, des aspirations Grand Siècle, fichtre diantre !
C'est vrai que les Lumières font danser ombres brunes et dorées au feu de la découverte. La blancheur clinique des scialytiques ne permet plus de se perdre, seul, et donc de trouver des chemins inédits dans le labyrinthe de la pensée...

Michèle RODET a dit…

Et que diriez-vous, mon ami, si je vous conviais à un souper - aux chandelles naturellement - en la compagnie de quelques dames à l’esprit vif et à la plume trempée dans la rosée et le soleil levant ? Ainsi que de leurs époux évidemment ! Nous pourrions ainsi deviser de concert sous les étoiles et songer tout à loisir aux noms que notre siècle saurait porter dans quelques lustres…