lundi 17 octobre 2011

Le médaillon du poète

( texte composé sur le thème 3, autour du mot médaillon )

Lyon, Jardin du Musée, le 17 octobre 2011

                    Madame,

Je vous aime...

Lorsque je vous ai contemplée la première fois, abandonnée, yeux mi-clos, bouche entr'ouverte, offrant votre gorge nue, et tout cela sans paraître ni effrontée ni provocante, il m'est revenu les traits d'une autre dame... Comme vous lui ressemblez ! Relief idéal, ravissant, portrait sculpté tout en douces courbes et rondeurs, avec cette ferronnière parant en plus votre front d'une folle élégance ! La jeunesse vous donne une grâce naturelle mais votre pose, la tête légèrement penchée, ajoute une sensualité touchante. Je goûte votre évident émoi, je m'imprègne de vous, je prolonge l'instant, votre mouvement ; mon esprit vous anime, j'espère presque vos bras, ceux de mon amie, j'attends que vos yeux se révèlent et que ses lèvres me sourient... Je rêve.

Depuis bien longtemps je viens ainsi vous rendre visite. Je prends le matin la direction du musée où l'on me tend désormais un billet sans que j'aie besoin d'expliquer quoi que ce soit ; puis j'effectue mon parcours habituel, je vais d'un pas tranquille, j'ai le temps, je marche jusqu'à vous ! Je suis un vieil homme maintenant qui se rattache à ses indispensables rituels, qui cultive ses repères essentiels. Quand j'arrive près de vous, chaque jour, je vous admire et fais provision de votre beauté. Chaque jour je m'installe ensuite dans le jardin, sur un banc à l'écart, auprès des arches du cloître et sous la bienveillance de quelques statues familières. Chaque jour je sors là mes feuillets, mon papier à lettres, mon crayon soigneusement taillé, et je vous écris, je lui écris. Voilà qui remplit ma vie, et me comble.

Je me riais de ce collègue original qui collectionnait les photographies et les films d'Audrey Hepburn, seulement parce que l'actrice lui rappelait son épouse disparue. Une manie qui rendait ses douloureuses journées plus légères... Eh bien je le comprends à présent ! Dans ce Buste de femme en médaillon, daté du siècle de Ronsard, je reconnais vos formes, celles de mon amour envolé, de ma complice disparue. L'inclinaison de votre tête me fait aussi penser à cette autre jeune fille, peinte par Courbet, qui se laisse aller confiante sur l'épaule de son compagnon. Les amants heureux : c'était nous, on se le chuchotait à l'oreille... « Tu pourrais être mon peintre ! », plaisantait-elle tendrement, et je répondais : « Non, hélas, je ne connais rien aux couleurs, mais je saurai te dessiner, avec mes mots, et j'écrirai notre passion, quoi qu'il arrive ! » Et elle de conclure, rayonnante : « Alors, tu seras mon poète ! »

Quoi qu'il arrive... Je l'ai promis ! Et j'ai toujours honoré ma promesse. Florine est partie, mais je la retrouve au fil de mes promenades quotidiennes. Grâce à vous, Madame, à travers vous, je la revois, je la célèbre, je vous écris, j'écris pour elle. Des phrases où, à mon tour, je m'abandonne. Elle lit sûrement toutes ces lettres, dans mon cœur, et je lis son plaisir dans la pierre, simplement.

A demain, jolie dame, nous avons encore rendez-vous, comme d'habitude... L'une et l'autre, Florine et vous, confondues, comme je vous aime !

                              Votre poète

__________

MF

3 commentaires:

Michèle Rodet a dit…

Je n’aurais même jamais pensé que les personnes âgées venant régulièrement méditer ou s’assoupir devant telle statue, peinture ou coin de nature, un petit carnet à la main, puisse être un-e poète amoureux ! C’est pourtant parfaitement évident, puisque - je suis bien placée pour le savoir ! - pour écrire quoi que ce soit, et a fortiori de la poésie, il faut être animé par une bonne mesure d’amour ; ou en tout cas, consentir à se laisser toucher et donc à être affecté…
Il est charmant ce vieux poète qui tisse si délicatement ses souvenirs avec ce que le présent lui offre à travers ce médaillon datant de plusieurs siècles…

Martine a dit…

Quelques vieilles personnes que j'ai l'occasion de rencontrer sont très émouvantes lorsqu'elles évoquent leurs amours d'autrefois, leur compagnon ou leur compagne disparus dont elles cultivent avec tendresse le souvenir ; le passé revient, les complicités plus que les moments difficiles, souvent sans support nécessaire mais il y a souvent une photo, un bibelot, quelque chose à regarder, à effleurer. Ce monsieur admirateur d'Audrey Hepburn existe, il y a dans ses yeux, quand il me parle, quand il rapproche les qualités de l'actrice avec celles de son épouse, une brillance touchante.

Je me dis que j'aimerais bien rester ainsi dans une mémoire, le souvenir avivé par un portrait de star tout à mon avantage :-)

Danyel a dit…

Très belle et émouvante lettre, Martine ! Il n'est pas nécessaire, hélas, de tutoyer le siècle pour se parer de nostalgie devant une image de photographe amoureux qui parfois se fond, épiphanie douloureuse, en des traits au même ciselé...