jeudi 8 septembre 2011

Un carré vert

( texte composé sur le thème 2, autour du mot aiguille )

Un rang à l’endroit. Le deuxième, toujours à l’endroit. Ne pas se tromper. On tricote au point mousse. Compter cinquante mailles, avec des aiguilles fines. Tricoter un carré de cinquante rangs. Peu importe la couleur. Telle est la consigne.

Cet hiver 1959, à Bizerte, les élèves de toute une classe ajustent leurs aiguilles et tricotent sans relâche. Une terrible catastrophe a englouti la ville de Fréjus. Le barrage de Malpasset s’est rompu. Le bilan est lourd. Les enfants ont froid nous dit-on, car l’hiver en France est rude. Ils n’ont plus rien. Pas de journaux télévisés pour mesurer de visu l’ampleur des dégâts. Simplement des voix d’angoisse aux informations du soir sur Radio Luxembourg.

Je ne sais pas où se trouve Fréjus. On ne nous l’a pas dit. Ce nom me paraît étrange pour une ville de France, avec cet air de version latine. On nous a demandé seulement de fabriquer ces carrés de laine afin de les assembler pour en faire des couvertures. Je n’ai jamais su si les couvertures étaient parvenues à destination. Les enfants ont dû avoir très froid en les attendant. Les carrés n’avançaient pas vite.

J’arrive péniblement à la fin de mon rang, quarante-huit, quarante-neuf, cinquante, me posant toutes sortes de questions sur la catastrophe. Je tourne les aiguilles, coinçant la gauche sous le bras. Je recommence un autre rang. J’imagine des scènes terribles, me sens forte de ce geste accompli dans le silence. Je participe à une œuvre collective, généreuse. Je pose mon ouvrage le soir sur la table près de mon lit. Demain je le reprendrai afin de tricoter les quelques rangs qui restent. Demain j’aurai terminé mon carré. Il est vert.

Hiver 1960, la terre a tremblé à Agadir. Il y a des victimes par milliers. Les enfants ont froid. Les aiguilles attendent.

Joëlle Guidez
 

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