vendredi 9 septembre 2011

Tribulations nocturnes

( texte composé sur le thème 1, autour du mot départ )

Partir… ne plus se réveiller… en finir… elle en rêve ! mais comment ?
Blottie en chien de fusil sur son oreiller, elle rabat sa couverture jusque sur sa tête et elle rumine.
Fuir, oublier tout, ne plus exister, disparaître à jamais, ne plus avoir à penser, ne plus avoir à choisir, ne plus avoir à écouter les malheurs des autres, ne plus avoir mal nulle part, se dissoudre dans la solitude profonde où elle est plongée, retourner au néant. Mais comment ?

Elle remonte brusquement ses genoux sous son menton et se crispe sur son oreiller.
Échapper à cette douleur insupportable nichée là, au creux de son ventre et qui remonte insidieusement jusque dans sa tête. Ne plus entendre ce silence qui bourdonne si fort au creux de ses tympans. Un long spasme la secoue alors des pieds à la tête. Les larmes se bousculent au bord des paupières. Les battements de son cœur tambourinent sur les tempes. Puis, ce sont des pleurs infinis qui jaillissent et trempent son drap. Elle étouffe, sa tête va éclater. Elle glisse doucement sa main sous l’oreiller et retire son mouchoir. La tiédeur et le goût légèrement salé de cette eau bienfaisante la rassure et la détend un instant. Elle retrouve ses esprits.
Non, impossible de partir, impossible d’infliger un nouveau départ à ses parents. Ils sont tellement accablés par celui de son frère, lui si beau, si jeune, si brillant, lui parti avec tant de plaisir, de bonheur. Elle fixe le plafond, les yeux grands ouverts. La nuit noire s’infiltre lentement à travers ses orbites.

Deux heures sonnent au clocher. La douleur revient, puis enfle à nouveau jusqu’à lui donner envie de vomir, envie de crier, d’hurler le mal qui la ronge. Alors revient la question de comment partir ? Le gaz ? Les cachets ? Ça y est, ses neurones se préoccupent de la stratégie à mettre en place. La douleur se calme. Pendant un long moment, ils tricotent et détricotent les scénarios possibles. Une légère excitation l’envahit et lui donne enfin le sentiment qu’elle vit vraiment ! C’est bien cela, je n’ai pas d’autre issue se dit-elle. Une imperceptible clarté semble s’être insinuée dans la chambre. Mais l’anxiété rôde toujours.

C’est alors que le doute s’invite à grand bruit à la partie qui se joue. Aura-t-elle le courage d’aller jusqu’au bout de son geste ? Oui, se dit-elle. Ce coup-ci c’en est trop. Abandonnée par des parents occupés à panser leur détresse plutôt qu’à la soutenir, abandonnée par ses amies pour avoir eu envie d’emprunter un chemin qui n’était pas le leur, elle n’en peut plus de se débattre, seule, elle n’en peut plus de toujours ressentir ce poids au fond d’elle-même, elle ne supporte plus d’écouter les malheurs de la planète en guise de subterfuge, elle n’en peut plus de croire qu’elle ne pourra vivre qu’en étant comme les autres, ou qu’en faisant comme les autres.

Une lueur traverse le plafond à travers la fenêtre ouverte. Une voiture qui vient de rentrer au bercail déversant son contingent d’hommes bruyants et avinés. Quelle heure peut-il bien être ?
Oui, du courage elle en a. Mais maintenant que le geste prend forme, se précise dans sa tête, elle prend peur. La nuit noire l’enveloppe à nouveau. La douleur est toujours là, tapie au creux de l’estomac prête à ressurgir. Elle tente de ne plus réfléchir, de ne plus penser, d’arrêter le temps et de rester suspendue dans l’espace. Peut-être est-ce cela dormir ! Mais elle n’y parvient pas.

Cinq heures : il va bientôt faire jour. La vie va reprendre, triste et angoissante. Alors, plongeant au plus profond d’elle-même et sans doute effrayée par le vide existentiel qu’allait provoquer son geste, elle se murmure qu’à l’instant il ne lui reste qu’une seule chose possible : vivre comme elle peut, mais vivre pour elle, suivre son chemin, seule, sans jamais plus compter sur les autres.

Six heures 30. Elle s’étire lentement et lorsqu’elle entend la porte de la chambre s’entrouvrir, elle se pelotonne sous le drap blanc et se met à respirer lentement comme si elle dormait paisiblement.

C. Didier

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