vendredi 2 septembre 2011

Les hommes en blanc

( texte composé sur le thème 1, autour du mot départ )

Il faut que je foute le camp d’ici ! Je ne sais même pas où je suis. Il fait froid, surtout la nuit, ça descend à zéro, peut-être moins. Le rideau occulte la seule fenêtre de la pièce. Dix mètres carrés tout au plus. Si je soulève un coin pour jeter un coup d’œil dehors, mon gardien me pointe sa kalachnikov sur le torse. J’ai changé de monde en très peu de temps. Je ne sais même pas où je suis exactement. Entre le moment où j’ai été pris et le moment où on m’a jeté dans cette pièce, il s’est passé peut-être six heures, peut-être dix. Ils m’ont pris ma montre et tout ce que je pouvais posséder de précieux. Précieux parce que c’était à moi.

Mais il faut que je foute le camp d’ici !

Pour cela, d’abord y croire. Me tenir en forme. Manger ce qu’ils me donnent : des pois chiches tout le temps. Ça me fout le bide en l’air mais il y a des protéines dedans. C’est infect mais ça te fait du bien ; c’est comme le foie de morue. Ensuite écrire, noircir des pages et faire en sorte qu’ils ne me les confisquent pas. Et espérer ne pas croupir ici des années.

Le départ dépend d’eux. J’en ai acquis la certitude au bout de quelques jours. Partir d’ici sans savoir où je suis, sans carte, sans aide, il ne faut même pas y songer. Ça m’a foutu un coup. Dépendre d’eux, ne pas leur être trop désagréable alors que je n’aurais qu’une envie c’est de les prendre par le colback et leur cogner la tête contre le mur jusqu’à ce que mort s’en suive. C’est ce que j’ai fait un jour parce que l’un d’eux me refusait d’aller aux toilettes. La colère m’a rendu costaud, je lui ai braqué mon regard bleu acier dans les charbons qui ressortaient de sa cagoule et il a compris que le sadisme avait des limites, que je n’étais pas l’épave qu’il pensait. De ce jour, il m’a mieux respecté mais j’ai aussi évité de m’en prendre physiquement à lui trop souvent pour ne pas  risquer de ne pas le vivre mon départ.

Ne pas vivre mon départ, l’idée me traversait parfois au réveil, lorsque sur le coup de quatre heures du matin, je reprenais conscience que j’étais là après un rêve de bien-être familial parfois. Dans la douleur, dans le manque absolu mais je chassais bien vite cette idée. Je ne pouvais pas ne pas vivre mon départ mais quand, ça je ne savais pas. Je ne pensais pas que ce serait si long.

Pas une seule fois, ils ne nous ont déplacés. Parfois, ils nous disaient que des négociations avaient lieu. Au bout de nombreux mois, ils nous ont donné une radio et nous avons pu écouter Radio France international ; nous avons ainsi su qu’en France on s’occupait de nous. Je dis « nous » parce que depuis peu, nous sommes deux, réunis, ensemble. Au début, ils nous ont séparés. A deux, c’est incomparablement mieux. Mon départ, j’y crois nettement plus. On peut en parler. Si l’un flanche, l’autre peut le requinquer. On ne flanche jamais en même temps. On rythme notre temps : dormir, manger, faire de la culture physique, penser, écrire et parler. La force vient de la régularité. Nos geôliers le savent qui parfois introduisent une dose d’incertitude. Toute incertitude est dévastatrice dans ce schéma de survie. On va peut-être vous transférer. Mais ils ne nous ont jamais transférés. Vous allez être libérés bientôt. Ils nous l’ont dit peut-être cinquante fois. Alors quand le moment est venu, nous ne les avons pas crus.

C’était longtemps après. Un hiver, un été et encore un hiver étaient déjà passés. La radio le disait aussi mais eux surtout, ils étaient très nerveux. Un regain de cruauté de dernière minute. Histoire de rendre la chose pas si facile que ça. Ils n’ont rien dit cette fois. Ils nous ont habillés de blanc de pied en cap, nous ont poussés dehors, mis dans un camion, sans un mot. Chemin inverse. Est-ce un départ ? Est-ce que nous allions véritablement foutre le camp d’ici ? Lorsque nous serons dans notre camp, pas avant.

C’était le vrai départ. Nous en avons été sûrs lorsque nous avons vus les nôtres. Nous étions partis sans avoir vécu notre départ, sans l’avoir fantasmé, sans avoir fait de compte à rebours, sans avoir anticipé notre joie. C’était toujours aussi brutal dans ce pays. Pris, libérés, sans avertissement, sans préparation.

Il nous fallait nous préparer au second départ, celui du pays vers le nôtre et celui-là, nous avons eu trois jours pour en jouir à plein tube, légèrement déçus toutefois que notre corps éprouvé ne veuille pas traduire autant que nous voudrions l’exultation de ce départ. Notre geôle était déjà floue, irréelle ; nos geôliers de pauvres bougres qui défendaient leur terre. La joie de notre entourage nous surprenait. Les choses redevenaient banales à grande vitesse. Nous sommes là mais nous n’en sommes jamais vraiment partis.

Mariji Cornaton

Aucun commentaire: