jeudi 29 septembre 2011

Doryan Day

( texte composé sur le thème 2, autour du mot aiguille )

Dorian, douze ans, découvre son double dandy, aîné précieux et maléfique dans une édition usée, papier jauni, gouttière orange.
Il y a quelques semaines il a dévoré La Peau De Chagrin, aujourd'hui il frissonne et se délecte de cette nouvelle découverte. La bibli du collège est pléthorique ! Durant les quatre années d'avant la solitude, il a tout lu ou presque. Tout ce que l'école laïque ou gentiment boy-scout de ces années 60 a pu réunir de feuilletonistes et de romans français ou anglo-saxons a un jour été rapporté fiévreusement au fond du cartable, l'alourdissant au-delà du déjà peu raisonnable fardeau scolaire.
Grand dadais de sa classe, le plus seul pense-t-il et sans aucun doute le plus en révolte contre ce corps qui explose en poussées anarchiques, l'extérieur semblant croître comme lierre tandis que l'intérieur se recroqueville, bronches comprimées, étroitesse du souffle.

Dans cinq minutes, série de piqûres. Quatre, chaque semaine, puis plus espacées si le traitement fait effet, probablement pendant des années.
Complet sombre et râpé, le médecin de famille accumule les patients en une foule toujours plus dense se pressant dans la salle d'attente et parfois dans le couloir, il ne maîtrise plus ce flot douloureux et vitupérant de Cour des Miracles.

Nourri d'une littérature imagée et riche, adolescent fragile aux échappées salutaires dans l'imaginaire, Dorian, fort de la confiance de sa si faible ascendance qui le laisse se débrouiller a pu vaincre toute timidité et négocier. Il passera entre deux rendez-vous.
Doses sorties de la poche, encore fraîches du stockage réfrigéré. Première seringue, deuxième seringue... À chaque injection, cet effarant manège : le médicastre impressionné et gauche détourne la tête et demande à son jeune patient de le guider dans la course sous-cutanée de l'aiguille. 


***

10/10/2070 à 10h10.
Unité clinique du 7ème district, un très grand vieillard retrouvé mort dans le bureau du sémillant Professeur Doryan.

Danyel Borner

2 commentaires:

Hélène a dit…

Wilde influence, Mister Danyel ? Alors que la biennale d'art contemporain placarde la "terrible beauté" de W. B. Yeats, tu nous rappelles sa très contrariante et si rapide usure. Morphing à rebours dans les miroirs de nos chambres. Que faire pour modifier le cours du temps ? Ecrire, écrire, écrire...? Créer, aimer, rêver, lire...? La littéraire comme une magie puissante.

Michèle Rodet a dit…

Beauté, Blessure,
Une seule capitale
Pour un unique destin ?

J’ai lu la nouvelle « Doryan Day » hier soir, et ce matin au réveil, le petit poème ci-dessus est revenu chanter sa ritournelle à mes oreilles. Je ne l’avais jamais jeté sur le papier. C’est fait !
Et puisque jouer avec et sur les mots, les liens, les filiations est l’apanage des écrivants - et que c’est ton jour, Danyel, je l’écris pour toi un peu autrement :

Borner,
Beauté, Blessure,
Une seule capitale
Pour une unique destinée ?