dimanche 18 septembre 2011

Déboussolés

( texte composé sur le thème 2, autour du mot aiguille )

Depuis le temps que je marchais, j’aurais déjà dû atteindre la petite chapelle Sainte-Radegonde. Sitôt mon petit déjeuner avalé, après avoir - prudence de vieux randonneur - signalé mon projet à l’hôtesse du gîte perdu où j’avais pris pension pour trois jours de détente en juillet, j’avais garni mon sac à dos : carte topo, léger pull, gourde d’eau, biscuits, jumelles, boussole. Celle-là, risée des camarades qui m’accompagnent parfois, je la trimballe partout. Un souvenir, et chacun ses manies, après tout.

J’avais traversé la hêtraie, élastique tapis de feuilles brunes, parcouru la lande où les fougères essaient d’étouffer les bruyères, dépassé le chaos de rochers, traversé le ruisseau. Trois heures, sans sortir du GR, c’était largement deux fois trop. D’autant plus que ma carte montrait une énorme tache d’un bleu insolent : la mer, que j’aurais dû dominer à main droite. Le seul bleu du secteur, c’était le ciel où le soleil commençait à chauffer, et le ciel n’est jamais indiqué sur les cartes terrestres ! Mon inséparable boussole confirmait la feuille topo, le contraire eût été farfelu : l’aiguille aimantée ne ment pas.

Au point où j’en étais, ce que je vis dans mes jumelles ne me surprit qu’à moitié : aux quatre coins de l’horizon, la lande était peuplée, non pas de korrigans, kobolds ou trolls comme ç’eût été normal, mais d’une foule hétéroclite aux déplacements anarchiques. Employés fatigués rentrant visiblement du travail, couples en tenue de soirée, écoliers ployant sous leur cartable, hommes d’affaires pressés, ménagères poussant avec courage leurs chariots embourbés, quelques gendarmes impuissants pas plus fiers que les autres. Et bientôt je fus submergé par tous ces gens, graves, affolés, angoissés, résignés, c’est selon, comme on peut l’être devant une catastrophe inévitable par définition.

Alors j’ai demandé le pourquoi du comment à une jeune femme semblant avoir gardé une certaine lucidité, juste avant qu’un mouvement de la foule ne la renvoie d’où elle venait. « Ah, vous ne savez pas ? vous n’avez pas écouté la radio ce matin, regardé la télé, ouvert un journal ? » Je n’avais pas le temps de lui raconter ma matinée. « Eh bien, on a perdu le Nord, c’est pour ça que tout ce monde se trouve là, par hasard c’est-à-dire n’importe où… Mais j’ai confiance, on va le retrouver : on a promis une forte récompense et la police est sur une piste sérieuse. »

Hache

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