mercredi 7 septembre 2011

De-parts et d'autres

( texte composé sur le thème 1, autour du mot départ )

Invitée à un colloque, je pénètre dans les anciens ateliers des frères Lumière. Un film s'y déroule, en noir et blanc, projeté sur un écran d'accueil : Louise téléphone, l'air grave, le regard noyé, perdu par-delà la caméra. Ses doigts noueux et déformés se cramponnent au combiné de bakélite, exprimant son désarroi. Ses lèvres ridées balbutient des paroles inaudibles.
Elle raccroche, attend quelques instants, prend sa canne, avant de rejoindre, d'une démarche hasardeuse, un groupe de femmes interrogatives, dans le salon d'un appartement.
– Alors ?
– C'était mon frère. Je viens de lui annoncer mon départ.

Je ne comprends pas ce que je vois.
Louise, c'est une personnalité du quartier. Elle n'a jamais été comédienne ! Je la connais depuis de nombreuses années, une femme militante, humaniste. C'est vrai que notre dernière rencontre ne date pas d'hier, elle, toujours fichée sur son vélo, sillonnant les rues, distribuant ses sourires et ses bonjours avant de s'occuper des gosses du comité.

De quel départ s'agit il ? Me voilà inquiète, je ne fais plus la part de la fiction de celle de la réalité. Persona non grata, je pénètre à mon tour dans le film.

Les femmes du salon se lèvent, et en chœur lui souhaitent un bon anniversaire : des bougies, scintillantes, reflètent dans ses prunelles à demi obscurcies, ses quatre-vingt-dix années d'existence.
Après les effusions d'usage, Louise dévoile son rêve : partir seule en vacances, sans sa famille. Au-to-no-me ! Ses amies sont indécises quant au soutien à lui apporter. Quand même... quatre-vingt-dix ans ! Toute seule... en vacances.
Une très jeune fille lui saute au cou : grand-mère, moi je te soutiens!

Je me crispe et me dandine dans mon fauteuil de cinéma. Il ne manquait plus que cette jeune donzelle et ses idées libertaires ! Non, Lou, tu ne dois pas partir toute seule. Que quelqu'un le lui dise !
Louise symbolise alors, pour moi, l'ensemble des vieilles femmes de ma famille et celles du monde entier. Je veux les protéger, les garder encore près de moi, femme égocentrique ! Son départ en évoque un autre, définitif celui là...

L'espace d'un petit film, Louise est acclamée pour son jeu spontané d'actrice d'un soir et moi je suis soulagée, replongée dans la vraie vie, celle dans laquelle les vieilles dames indignes, aux chapeaux verts, ou qui marchaient dans la mer, n'existent pas.

Louise, cependant, ne me laisse pas en repos. Le film, c'était pour rire avec ses amies, mais c'était aussi un moyen d'exprimer son désir. Elle a décidé qu'elle ne passerait pas le prochain été, seule dans cette ville. Alors elle nous entraîne, elle et moi dans ma petite auto à la recherche d'un gîte qui pourrait l'accueillir avec deux ou trois connaissances plus ingambes qu'elle. Ce périple est un bon moment de rires et d'échanges, mais nous ne trouvons pas le palais idéal : trop rustique, trop éloigné du village, trop escarpé... Une autre fois, sûrement!

Il n'est pas si aisé d'organiser un départ à plusieurs à cet âge vénérable ; mais ces femmes sont aiguillonnées par une force qui m'émerveille. Nul doute qu'elles partiront quelque part, entr'elles ou avec d'autres, ici ou ailleurs, peu importe finalement le lieu. Avoir l'idée du partir, en débattre avec d'autres et rêver... d'une journée passée ensemble... prendre le train... vers les jardins du restaurant du casino ! A moins que... Aux dernières nouvelles, la ligne sera supprimée pendant la période d'été ! Qu'à cela ne tienne, elles prendront le car !

Je les quitte et traverse la passerelle qui relie les deux rives de la ville.  Au-dessus du grand fleuve, mon regard est une nouvelle fois attiré par le mouvement des eaux tourbillonnantes et aimantées vers la mer, promesse d'un possible départ.
Une dizaine de cygnes blancs, toujours plus nombreux sur le plan d'eau, forment une ronde parfaite, autour d'un point imaginaire. Le spectacle me fascine ; comme tout mouvement perpétuel, il symbolise l'immuabilité apparente des choses. L'ambivalence des sentiments qui m'étreignent à cet instant, est bousculée par le déroulement de la spirale des cygnes : tels des voiliers miniatures participant au départ d'une régate éphémère, unis par un enchaînement invisible, ils partent vers le sud...

Elhuan

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