mardi 27 septembre 2011

De filles en aiguilles (1)

( texte composé sur le thème 2, autour du mot aiguille )

En septembre, la vitrine de la boutique FIL D’OR déborde toujours de pull-overs et de gilets aux couleurs flamboyantes. Cette année-là, de savantes pyramides de pelotes avaient été montées au pied des mannequins, dans lesquelles on avait planté des aiguilles à tricoter. Les tons chatoyants et chaleureux de la laine étaient engageants.
– Ah ! Non ! 
Lana s’arrêta net, interloquée par le ton déterminé de sa tante.
– Jamais je n’entrerai dans un magasin de laine ! ajouta Christelle d’une voix coupante.
La jeune femme lâcha la poignée de la porte et lança à Christelle un regard surpris. Mais celle-ci fit demi-tour et se remit à marcher le long du trottoir avec toute la dignité dont elle était capable.


Lana attendait son premier enfant. Elle séjournait chez ses parents et, elle qui ne s’était jamais intéressée au tricot, s’était mise en tête de confectionner de ses propres mains quelques brassières pour son bébé. Sa mère, ravie de partager ses secrets et de retrouver un peu de complicité avec sa fille, lui consacrait ses soirées et les deux femmes devisaient paisiblement sous les yeux de Pierre qui, faisant mine de lire, n’en perdait pas une miette.

Ce soir-là, lorsqu’Angèle fut assise et qu’elle eut déplié son ouvrage, Lana préluda :
– Maman ?
– Mhmhmh ?
– Pourquoi Christelle ne s’est-elle jamais mariée ? Pourquoi n’a-t-elle pas eu d’enfants ?
– C’est son choix, répondit évasivement Angèle.
– Allons, maman, réponds-moi ! Je suis en âge de savoir maintenant ! insista Lana.

Angèle soupira. Elle détestait évoquer les secrets de sa sœur - cela lui donnait le sentiment de la trahir -, aussi essaya-t-elle de se défausser :
– Ta tante a eu un chagrin d’amour et elle ne s’en est jamais remise.

Mais Lana ne s’en laissa pas conter. Elle reprit :
– Allez, maman, continue ! Un chagrin d’amour ! Je ne suis plus en âge de croire à ces sornettes ! J’ai remarqué depuis longtemps que Christelle ne possède aucun matériel de couture, qu’elle refuse d’utiliser fil, aiguille, ciseaux… Et aujourd’hui, elle a eu une crise de panique devant un magasin de laine ! Un magasin de laine ! martela-t-elle. Elle a peur de la laine, tu te rends compte, maman ? De la laine ! Alors n’essaye pas de me faire croire que c’est à cause d’un chagrin d’amour ?!!!

Michèle Rodet

Lisez la suite sur la page : De filles en aiguilles (2)

3 commentaires:

Hélène a dit…

Quel doux prénom, Lana !
Belle idée, la transmission par les "filles". Je pense à tout ce qui s'échange dans cette intimité : les gestes des doigts, le fil qui court, la proximité, la maladresse, l'apprivoisement des mailles, la fierté du premier pull au point mousse ... La proximité des visages se penchant sur l'ouvrage, les mains qui le lissent. Tous les sentiments qui se tricotent là ... et se raccordent aux générations antérieures.
Toi aussi, Michèle, tu entretiens le suspens en proposant un feuilleton !!! Ça marche : je suis impatiente de connaître le secret de Christelle... Quand tisseras-tu la fin de l'histoire ?

Michèle Rodet a dit…

Enfant et en âge d’apprendre à écrire, Hélène, je croyais que l’écriture était libre et que l’on pouvait composer les phrases et les mots selon notre fantaisie. Alors, comme j’avais dans ma parenté une Hélène qui tricotait, j’écrivais son nom : EtLaine.
Ce fut triste jour que celui où j’appris que mes droits en la matière étaient limités par Dames Grammaire et Orthographe ! Mais je tiens ma revanche aujourd’hui, puisque je peux choisir ou bâtir un prénom – et le rapporter à ce que je veux - en jouant sur les mots, les musicalités et les langues…

J’aime la sensibilité avec laquelle tu as développé la scène des soirées de transmission de savoir entre femmes : comme si tu y étais…
Quant à la date de suite du feuilleton, je ne suis pas en mesure de la révéler, d’autant que notre éditrice croule sous les textes. Alors le mieux que je puisse faire, c’est dire : suite… au prochain numéro !

Martine a dit…

Dans mon projet je n'avais pas prévu la parution en plusieurs épisodes mais je trouve l'exercice intéressant ; on laisse le lecteur imaginer, supposer, il a eu le temps de se repasser les premières scènes, de se familiariser avec les personnages, de s'y attacher... Je suis contente aussi que nous ayons pu rebondir de manière aussi plaisante sur une contrainte.

Je "croule sous les textes", j'adore l'image, et j'adore l'idée ! Chaque texte qui arrive, chaque histoire que vous me confiez, chacune de ces occasions d'échange est un p'tit bonheur pour moi. La mognoterie vit et je suis comblée... Merci !