vendredi 19 août 2011

Là-bas, tout est facile

( texte composé sur le thème 1, autour du mot départ )

Hama scrute le ciel sans nuages encore. Des mois que cela dure. Pas une goutte de pluie. Comme l’an passé. Comme l’année d’avant avant. Les bêtes maigrissent, ne donnent plus le lait dont tous ont besoin. Le village a faim.

Les hommes se rassemblent au coucher du soleil. Ils parlent de la sécheresse, évoquent les solutions possibles, se sentent seuls, démunis. Silence. Les vieux, du haut de leur expérience,  prêchent la patience. Les plus jeunes aimeraient prendre les choses en main, construire, inventer, creuser, imaginer. Il faut se décider, disent-ils. Se décider à quoi ? Quand il s’agit de survivre. Allons voir les villageois les plus proches. Allons mettre en commun nos forces.


Ils sont d’accord.


Hama, Moussa, Abderrahmane iront en émissaires. La route est longue. Du lever au coucher du soleil. Sans ombre. Avec le minimum d’eau dans des outres de chèvre. Des galettes de manioc pour seule nourriture. Les trois hommes marchent d’un pas égal. Ils marchent en silence. Hama pense à Fatoumata et aux trois enfants qui l’attendent. Il sait qu’il lui faut réussir. Il a la tête haute. Il est fier d’avoir été choisi.


Moussa, beaucoup plus jeune, vit encore chez ses parents. Il vit de petits travaux chez les uns et les autres. Il se doit d’aider ceux qui lui ont donné la vie. Et puis, il y a Melissa qu’il aimerait tant épouser. Melissa, si belle, si jeune, qui l’attend sans rien dire parce que c’est ainsi.


Abderrahmane est le plus âgé des trois. Il est veuf. Zahra, sa femme, Zahra la sage, Zahra la douce, celle qu’on venait consulter, pour tout, pour rien, une dispute de voisinage, une demande en mariage, et toutes ces choses qui font la vie, a succombé à la maladie. Abderrahmane en a été profondément affecté. Il désire retrouver une vie de couple, et continuer sa lignée. Il a deux enfants, un garçon et une fille qu’il peine à élever seul. Il ne peut se contenter d’une si petite famille. Il se veut confiant.


Les trois amis poursuivent leur route. Déjà, les toits pointus de chaume du village attendu se découpent sur le ciel. Ils ne sont plus bien loin.


La place du village est vide. Il ne reste que les sages accroupis, attendant leurs hôtes. Salutations de courtoisie, de bonne arrivée. Les palabres peuvent commencer. Hochements de tête. Soupirs. Chacun donne son avis. L’avenir n’est pas rose. Le ciel, bien trop bleu, semble vouloir éloigner à jamais tout signe de pluie. S’unir pour combattre ensemble. Creuser la terre pour qu’elle s’abreuve et donne son eau. Forger les instruments, les pelles, les pioches et inlassablement remuer la terre dans ses sillons. Oui, c’est cela qu’ensemble ils devront faire. Seule la volonté de Dieu fera le reste. Inch Allah !


Ali écoute en silence. Trop jeune pour participer aux discussions, il se tient à l’écart. Sa tête bouillonne de trop d’envie de fuir, de trop de désir d’ailleurs. Il observe, jette son dévolu sur Hama qu’il sent fort, courageux, déterminé.


La nuit tombée, Ali s’approche du campement dressé pour les invités. Il parle à voix basse, raconte comment tout pourrait se résoudre, loin par delà les déserts et les mers. Évidemment, la route est longue, semée d’embûches. Il faut de l’argent, beaucoup d’argent pour partir. Mais à force de courage, de volonté, on y arrive. Là-bas, tout est facile. C’est ce qu’il dit Ali. De l’eau, il y en a. Pas la peine de creuser. Après, on revient au pays. On est riche. La femme et les enfants grandissent en sûreté. Hama écoute. Hama rêve à cet avenir meilleur. Il a confiance en Ali qui saura trouver le moyen d’y arriver. Moussa a entendu. Ses yeux se perdent au loin. Il scrute les étoiles, part de l’une pour suivre une trajectoire inconnue, se demande si, là-bas, on voit le même ciel. Moussa sent en lui une onde l’envahir. Il n’a jamais ressenti pareille chose. Ils parlent toute la nuit, échafaudent des plans, volent au-delà des frontières. C’est ce qu’il faut, pense Hama, pour rendre heureux Fatoumata et les enfants. Abderrahmane entend et ne répond pas. Pour lui, la vie demeure au village.


Les saisons se suivent sans beaucoup de récoltes. Hama est tout à son idée de quitter le village. Fatoumata se renferme. Elle ne voit rien de bon dans ce départ. Fatoumata est une femme. Une femme sent au plus profond d’elle-même ce qui est bien ou mal. Là, Fatoumata se sent vide. Elle a un trou dans le ventre qui se creuse et se creuse encore. Hama ne pense qu’à partir.


Moussa met au service du grand projet son enthousiasme, sa jeunesse. Il reviendra riche pour Melissa. Oui, c’est cela qu’il veut.


Un beau matin, Ali vient chercher Hama et Moussa. Il porte avec lui toute sa fortune, dans un sac grand et presque vide. Ses yeux brillent d’un éclat vif. Hama, sans un mot, suit Ali. Il ne regarde personne au village, surtout pas Fatoumata ni ses enfants. Moussa porte une sacoche en bandoulière. C’est tout.


Le grand départ. Sur les routes, au risque des bandits. Sur la mer, au risque des embarcations fragiles et surpeuplées. Inch’ Allah !


Joëlle Guidez

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