lundi 18 juillet 2011

Woody & Miles

( texte composé sur le thème 1, autour du mot départ )

Cavalcade trouant mon sommeil. Un gros grain martèle les chéneaux de zinc, le vent s'engouffre en tournoyant, au loin l'écho claquant d'une fenêtre... Toute cette eau tapissant mon bocal, la tête lourde, les paupières qui papillotent. Pipi.


Dimanche 17 juillet. 7h20.
Pensée éclair pour les départs en masses. Mmmm, j'ai tout mon temps... La p'tite boîte, à tâtons, tampons-mousse fluos...

… SILENCE ...

–  Alors ?

–  Devine, un hosto !

–  Un hôpital, mais tu nous as dit qu'il allait bien...

–  Oui, il va bien, il est avec sa femme. En fait c'est une clinique, très grande, très moderne. Woody a demandé le Complex Lakaard, la chaîne d'hôtels, au taxi et  le chauffeur a compris la Clinique La Garde.

–  Non...? Et devant le bâtiment, il ne s'est rendu compte de rien ?

–  Bah, tu sais, ces cliniques de luxe, le hall d'entrée est très lounge. Comme il était en smoking, une dame l'a pris par le bras et lui a demandé s'il venait pour la réception.

–  Sans le reconnaître ?

–  Eh non ! Il a dit oui et s'est laissé guider vers un vaste ascenseur central que son hôtesse a programmé pour le 7ème étage en lui indiquant le Service B. Arrivé en haut, il a tout de suite trouvé, attiré par une musique s'échappant d'un grand salon.

–  Y a pas de malades dans cette clinique ?

–  Attendez. A peine a-t-il franchi le seuil qu'il croit se retrouver dans un cauchemar : une cinquantaine, peut-être plus, de médecins, internes, infirmières, la plupart en tenue de travail, certains chirurgiens le masque chiffonné autour du cou, et puis aussi des gens en habit de soirée. Ça boit, ça fume, ça discute...

–  Il a eu le temps de détailler tout ça ?

–  Oui, mais moi aussi.

–  Alors ?

–  Eh bien là, par contre, tout le monde le reconnaît et l'invite : «Bonjour Mister Allen, vous connaissez le Docteur Pillmann...»

–  The famous one ?

–  Yes !

–  Là, je le vois bien faire un petit bonjour de la main, un sourire timide, tourner les talons et s'enfuir...

–  Exactement ! Juste le temps de deux enjambées pour courir dans les couloirs et éviter l'offre d'un cocktail par une grande femme qui, m'a-t-il dit ressemblait à John Wayne, en plus virile.

–  C'était quoi ce raout ?

–  J'ai pu me renseigner quand je me suis pointé : à la fois les 50 ans du fils du fondateur de la clinique et la 2000ème opération depuis l'ouverture des nouveaux locaux.

–  Z'ont vraiment qu'ça à foutre ces rois du bistouri !

–  Après avoir ouvert toutes les portes possibles, il n'a trouvé qu'un accès au toit.

–  Toujours pas de malades ?

–  Non, tout le dernier étage est administratif. Sur le toit, de longues allées plantées de fleurs et de petits lampadaires. Au centre, une sphère vitrée diffusant un halo bleu. C'est là que je l'ai dégoté, dans la bulle qui s'avéra être une serre, bien décidé à rester ici, au chaud, rassuré par cette pâle lumière bleutée faisant ressortir l'éclatante verdure tropicale. Il m'a téléphoné, ayant trouvé l'adresse en ouvrant un placard sur un carton de gants en latex. Quand je suis arrivé, j'ai croisé une horde de convives assez éméchés - j'espère que les toubibs avaient fini leur journée - et j'ai surpris Woody en train d'agacer une grosse plante carnivore avec les doigts flasques d'un gant de chirurgie. J'ai même dû le presser, il s'amusait bien. Nous avons emprunté un escalier de secours assez commode pour descendre discrètement sans vertige jusqu'en bas. Pas question de recroiser la moindre blouse blanche et encore moins les malades des étages inférieurs...

–  La télé a tout annulé, alors ?

–  Tûût...Tûût...! Attends, ça doit être lui...

Tûût, Tûût...
PAF ! Mmmgggnnn...
Dimanche 17 juillet. Cadran flou.

TÔÔOT, TÔÔT...!
Une mouette se pose sur un vieux ponton, les bateaux de commerce manœuvrent en faisant retentir leurs cornes. La brume se lève lentement. Une grande cabane en rondins jouxte la capitainerie. Entre les grues métalliques, ce bois massif et sombre paraît en même temps étrange et rassurant. A l'intérieur, tapis et fourrures recouvrent le sol et des pans de murs. Pour tous meubles, des dizaines de coffres de bois, certains revêtus de cuir.

Assis sur deux caissons bas, deux blacks, très chics. Un bassiste à la mine lasse plaque, à vide, ses doigts longs et secs sur l'instrument. L'autre musicien, arborant à ma grande surprise une flûte traversière, c'est Miles Davis !

–  On t'attendait, Man, tu sais jouer de ça ?

–  … Euh, non, pas vraiment, un peu de percus, peut-être…

–  Bon, tant pis pour la flûte, cale-toi sur les sirènes des bateaux. Tu m'fais trois mesures après la plus grave, allez, on y va...

Il sort sa trompette d'un étui blanc posé devant lui et la cabane, le port tout entier, ma tête, tintent d'un cuivre aux stridences modulées, voix d'or au monologue syncopé. La basse pulse et je tambourine comme je peux en arythmie, les mouettes se mettent au Jazz, les tourelles grincent au diapason,  Tiidaaa, Tidaaa, Tatoum...

Un battement intérieur enfle puis décroit, Tatoum, tatoum...

Dimanche 17 juillet. 12H15.
Les yeux presque ouverts, collés par un long voyage immobile.

Danyel Borner

1 commentaire:

Michèle RODET a dit…

Après les vapeurs glacées du grand nord, le suspens des nuits américaines…
Heureux homme : rêver en cinémascope - avec stéréophonie in et off - et vivre de plein pied avec les étoiles !
Ah ! L'été va être chaud à la grande mognoterie !