dimanche 17 juillet 2011

Gamine

( texte composé sur le thème 1, autour du mot départ )

Écoute, ma maison, voilà, je m'en vais... Je suis prête, ou presque. J'ai bien compris que nous te quittons pour de bon ! Cette fois, vu le bazar, il n'est sûrement pas question d'un simple départ en vacances ! D'ailleurs j'en ai assez de la fièvre qui règne ici, j'irais volontiers prendre un peu l'air !

Je m'éclipse discrètement, par la baie entrebâillée donnant sur la terrasse, puis je descends quelques marches et m'éloigne, l'air de rien... Arrivée près du portillon blanc, au bout du jardin, côté océan, je décide de ne pas m'aventurer plus loin et je m'assois, dans un creux de la haie qui offre ainsi dans toute sa longueur des niches ombragées. Je les connais bien, je les ai toutes essayées ! De là je peux te contempler toute entière et dans tous les détails ; c'est qu'il n'est pas question de t'oublier ! Comme je rêve beaucoup, je veux me faire une belle provision d'images... On ne sait jamais, au cas où je me retrouverais dans un de ces appartements sombres, ces prisons à petits balcons, que Marinette évoque parfois avec ses copines de la ville...

Je perçois quelques jurons, des bruits de porte, les chocs assourdis des derniers cartons qu'ils entassent dans l'énorme camion garé dans l'allée du garage. J'essaie de me concentrer sur la rumeur qui monte de la plage toute proche, sur le bruissement du vent qui traverse la pinède voisine et qui fait frissonner la haie. Je te trouve décidément somptueuse, ma maison : le rose de tes pierres, la blancheur des pignons, le noir élégant des ardoises. Si solidement ancrée dans le vert, dans le bleu, parfois aussi dans le gris... Tu restes sereine face à la fréquente colère du temps et je me suis toujours sentie en sécurité à l'intérieur de tes murs, même quand la tempête dehors faisait rage. Toi la trapue, assise, confortable, accueillante...

Je connais tous tes coins et tes recoins car j'ai souvent cherché à m'isoler, un peu comme aujourd'hui, pour fuir les foudres ménagères... Je t'ai connue toute neuve sais-tu ? Il n'y avait pas de fantômes lorsque nous sommes arrivés, personne ne t'avait jamais habitée. C'est nous qui t'avons marquée, les premiers, comme un territoire, et j'ai bien participé ; t'en souviendras-tu ? Je suis venue chez toi toute petite, j'ai grandi ici, j'ai joué, tellement...

J'ai quelquefois pleuré, par exemple quand on m'interdisait de sortir, au cas où il m'arrive quelque chose. Et aussi quand ils me laissaient délibérément seule dans une pièce, un peu à l'écart : car c'est vrai, parfois je les agace, ils me jugent trop minus, ou survoltée (franchement, il me faut aussi de l'exercice de temps en temps, c'est naturel non ?). Mais je sais, quand je l'ai décidé, me tenir toute sage auprès d'eux, bien élevée. Si attentive que la famille me présente toujours comme une gamine certainement très cultivée... C'est encore la vérité ça : on apprend beaucoup par le regard. J'aimais bien ici observer par la fenêtre tous ces gens sur le sentier, entre la haie et la plage, solitaires, en couples ou en bandes, penseurs ou pressés, promenant leurs petits ou aérant quelques aboyeurs. Tiens, ceux-là, ils m'ont toujours super énervée, à faire s'envoler les piafs alentour. J'espère qu'il y en aura moins près de notre nouvelle demeure...

Ah ! Je crois qu'on me cherche et Marinette m'a déjà repérée ! Elle s'avance vers moi tout doucement... Mais elle n'a pas besoin de prendre tant de précautions ! Comme si j'allais les laisser partir sans moi ! Je t'aime, ma maison, mais quand même, je sais bien qui me donne à manger tous les jours, alors...

Alors moi, Gamine, je remonte l'allée, tranquille, à la rencontre de ma petite maîtresse ; je
miaule en la couvant des yeux, genre pour me faire pardonner, et me glisse enfin, docile, dans le panier à chat dont elle m'a entrouvert la porte.

MF

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