dimanche 17 juillet 2011

Départs en chaîne

( texte composé sur le thème 1, autour du mot départ )

Il est, aux confins de l’Amérique du Nord, une bande de terre nommée Lapunie, dont on raconte mille légendes. Bien qu’elle fût aujourd’hui désertée, j’ai rarement vu contrée qui suscitât autant de contes. J’ai entendu nombre d’entre eux avant de la traverser, mais la seule autochtone que j’y ai rencontrée ne communiquait que par signes. Aujourd’hui encore, je suis bouleversée par cette rencontre.


La Lapunie, couverte de neige neuf mois sur douze, est traversée au pas de charge par des troupeaux de rennes qui n’y trouvent ni obstacles, ni pitance. L’hiver, quelques ours blancs viennent pêcher au bord du Lac Usée, dont l’eau, douce et poissonneuse, demeure accessible même durant les grands froids. En effet, le lac est alimenté par des résurgences d’eau chaudes, si bien que le gel est tenu à distance sur une demi-lieue à l’entour et que des voiles de brumes enveloppent, matin et soir, le vallon sur les pentes duquel s’accrochent des sapins et de maigres feuillus. C’est là que, raconte-t-on, La Punie vint se réfugier aux jours de son exil.

Personne ne connaît le véritable nom de La Punie et aucune des légendes ne s’accordent sur les raisons de sa condamnation : selon les unes, elle était une femme rebelle, pour d’autres, une sorcière, une magicienne ou pire, une criminelle dont la beauté détournait les hommes du droit chemin… Condamnée à l’exil, elle fut selon la coutume, marquée du sceau de l’infamie : l’on tatoua sur ses joues deux lettres - E X. -, avant de la conduire à la frontière et de la chasser vers ces terres inhospitalières.


Fière et silencieuse, elle avait consenti à ce départ et quitté le monde des humains sans se retourner… L’été était alors à son apogée. Un matin de ciel bleu, elle aperçut des écharpes de brumes s’élever à l’horizon et découvrit le val au lac vert. Son errance s’arrêta là.


Or voici qu’un soir de février, un trappeur bâti comme un viking s’en vint, solide, endurant et patient. Il s’appelait Björn - ce qui signifie «fort comme un ours». Chaque année, il quittait les siens avec traîneau, raquettes et pièges, chassait tout l’hiver et au printemps, vendait ses fourrures dans les comptoirs du Québec, puis rentrait chez lui retrouver femme et enfants.


Björn, heureux de rencontrer une présence humaine, s’était approché de la hutte de La Punie, mais elle s’était éclipsée. Il s’installa au nord du lac et bâtit un igloo. Bien qu’elle se dérobât, Björn finit par découvrir que son voisin était… une femme. Et quelle femme ! Ses longs cheveux bruns, ses yeux vert profond, la paix et la beauté qui rayonnaient de sa personne, tout en elle le charma. Björn en tomba amoureux.


La Punie prenait soin d’éviter son encombrant voisin, si bien qu’elle fut soulagée lorsqu’il partit. L’été vint et le temps des récoltes, puis les premières neiges. Et avec elles, Björn reparut.


Alors La Punie s’inquiéta. Elle monta à l’autel invoquer les esprits. Lorsqu’elle redescendit, elle savait que le temps du repos était achevé.


Les amours de Björn et de La Punie débutèrent cette saison. Au printemps, Björn partit négocier ses peaux, en fit parvenir le produit à son épouse et revint au Lac Usée. Au printemps suivant, un garçon leur naquit, qu’ils nommèrent Gudmund - ce qui signifie «sous la protection des dieux». Mais la blonde épouse avait fait rechercher son mari. Dès qu’elle fut renseignée sur le lieu de sa retraite, elle vint en personne et découvrit l’existence de La Punie et de Gudmund. Aussitôt elle voulut le tuer. Mais La Punie veillait et protégea son enfant. Les deux femmes s’entretuèrent.


Björn creusa deux tombes : l’une au sud du lac, au pied de l’autel, où il ensevelit La Punie, l’autre au nord. Puis il partit avec son fils chercher ses filles et revint habiter sur les rives du Lac Usée...



Cet été-là, alors que nous traversions la Lapunie, nous fîmes halte, un soir, auprès du Lac Usée. Trois huttes inhabitées se dressaient sur les flancs du vallon, ouvertes aux voyageurs. Après le dîner, je m’approchai de la porte et regardai les brumes s’élever du lac à la lueur de la pleine lune. 

C’est alors que je vis apparaître une jeune femme, dont l’opulente chevelure brune tranchait sur la longue tunique de peau blanche. Elle semblait flotter, tant elle marchait avec légèreté. Elle dépassa silencieusement la hutte, puis se tourna vers moi et me fit signe d’un geste impérieux de la suivre, de sorte que je mis sans hésiter mes pas dans les siens. Nous grimpâmes à travers bois jusqu’au sommet où se dressait un autel de pierres. Comme je m’arrêtais pour l’observer, mon guide fut absorbé par les vapeurs du lac. Je voulus la retenir, l’appeler, lui demander son nom. Mais la brume demeura compacte, vide, mutique.


Je retournai alors mon attention vers les pierres dressées en songeant à l’autel aux esprits qu’avait élevé autrefois La Punie. Au centre du petit édifice était placé une pierre creuse. Elle était emplie d’une eau limpide dans laquelle avait été disposé un bouquet de fleurs, fraîchement coupées…

Michèle Rodet

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