mercredi 6 juillet 2011

Capharnaüm

( texte composé sur le thème 1, autour du mot départ )

J’avais commencé à construire ça dans les années 80. Et puis c’était resté en plan, à m’encombrer. Je procrastinais. Périodiquement je ressortais les quelques bouts de bois que j’avais déjà collés ensemble, et je me disais que, quand même, ça prenait forme. Alors je collais encore quelques pièces découpées soigneusement avec une sorte d’énergie du désespoir. Mais ça ne durait pas, je rangeais tout à nouveau, parce que, bien sûr, j’avais des choses plus urgentes à faire. Après tout, rien ne pressait, il valait mieux prendre son temps et travailler au calme. Tout vient à point à qui sait attendre, dit le proverbe.

Il y avait aussi ces chaises que j’aimais bien. J’avais acheté de la mousse plastique et du tissu pour les remettre à neuf. Des chaises comme ça, on ne les jette pas. Elles avaient une histoire. Mes enfants s’étaient fait les dents sur le dossier, il y avait encore les marques. Des chaises en teck en plus, un bois rare, dont autrefois les Norvégiens faisaient des bateaux. Mais elles devenaient dangereuses. Une fois déjà l’une d’elles s’était écroulée sous mon poids. Ça aurait pu être grave. Alors on en avait acheté d’autres en attendant qu’elles soient réparées. Du coup la réparation devenait moins urgente et je les avais rangées avec d’autres vieilleries qui attendaient un avenir meilleur. Elles côtoyaient maintenant un filet de pêche rapporté du port du Niel, et qui avait servi avec des boules de verre et des étoiles de mer comme décoration dans la salle de séjour.

Il y avait aussi beaucoup de bouteilles que leur forme ou leur décoration avait sauvées de la déchetterie. Leur contenu s’il avait régalé quelques gosiers, était depuis longtemps oublié.

Dans un coin de ce capharnaüm une caisse en bois pleine de bouquins. Un jour en voulant la déplacer, le fond s’était décloué, et le chargement s’était répandu sur le sol. Il y avait, parmi ce fatras, des livres d’école et des cahiers d’écoliers. Je n’avais pas pu résister au plaisir de les feuilleter. Et j’avais dû me rendre à l’évidence, les notes n’étaient pas très bonnes. Pourtant, de mémoire, il me semblait que j’étais un bon élève. Sans doute la mémoire sélective, qui garde les bons souvenirs et élimine les mauvais.

Aujourd’hui je regarde tout ça en me disant que toutes ces vieilles choses ne me survivront pas. Mes héritiers auront tôt fait de leur faire rejoindre l’endroit où elles devraient être depuis longtemps. À savoir, la poubelle.

Ces maquettes d’avion, pas finies ; ces bouteilles vides ; ce filet de pêche, souvenir de vacances à Hyères ; ces bouquins et ces cahiers qui n’intéressent plus personne ; et toutes ces vieilles choses sont des morceaux de ma vie. Vestiges d’un passé qui ne reviendra pas. Elles n’auront jamais rien fait d’autre que m’encombrer, et servir de baromètre du temps qui passe.

Les vrais souvenirs… ils sont dans la tête et dans le cœur de chacun.

Alors parfois me vient l’envie de tout « foutre en l’air », changer de vie, prendre un nouveau départ.


Notal

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