dimanche 20 novembre 2016

L'amant qui venait du froid

( texte composé sur le thème 58, autour du mot bain )

Elle se trouvait dans la cuisine lorsque cela se produisit et aussitôt elle se sentit dans le bain, ce bain amoureux qu’elle chérissait tant. Mais par jeu elle fit comme si de rien n’était et continua à éplucher ses légumes. Car elle adorait le taquiner, le faire lanterner un peu.

Impatient, il haussa le ton, il se mit à gronder tel un glacier que le réchauffement climatique torture. Il ne fallait pas que ça dure trop longtemps. Alors bien vite, elle posa son tablier, se jeta un coup d’œil dans le miroir pour voir si elle n’était pas trop mal fagotée, un coup de peigne, un soupçon de rouge à lèvres, et hop ! Mais déjà il s’était tu, c’était sa façon à lui de la faire bisquer. Bien vite cependant il se remit à marmotter. Et comme elle l’entendait mal, elle alla ouvrir la porte du frigo. Voilà, comme ça elle comprendrait mieux. Alors il lui susurra ce qu’elle aimait entendre... qu’il la tenait en haute estime, qu’elle pouvait compter sur lui.

Il se manifestait en effet toujours à propos, lorsqu’elle était tout près de s’effondrer, notamment les fins d’après-midi comme celle-ci où une brume opaque descendait sur la ville et l’ensevelissait dans un linceul. Bien sûr elle n’avait jamais vu ce soupirant assidu sauf une fois où elle crut l’apercevoir sortant du frigo tel le bon génie de la lampe d’Aladin, mais cette apparition avait été si fugace qu’elle avait conclu à une simple hallucination de désir. Désormais elle se contentait de sa voix caressante qui l’enveloppait, cette voix suave à la faire se pâmer, qui lui murmurait ce qu’elle voulait entendre : ne te laisse pas aller, tu as encore des rêves à réaliser, encore des passions à assouvir, et le « Simone chérie » à peine audible qu’il osa un jour la fit rosir et la remplit d’aise. De ce jour elle imagina que bientôt il viendrait la chercher et qu’ensemble ils iraient loin. Mais pour cela il leur faudrait un bon paquet de fric, pensa-t-elle. Alors pas question de se laisser aller. Elle s’en trouvait toute ragaillardie, et prête à tout pour grossir son bas de laine.

Par frigo interposé son mystérieux et fidèle ami lui avait sauvé la vie. Leur liaison avait débuté six mois plus tôt, à un moment où elle touchait le fond, où elle se demandait même s’il y avait un fond. Son mari, la retraite venue, s’était lancé à corps perdu - c’est le cas de le dire - dans des activités caritatives qui avaient absorbé tout son temps. Il avait même poussé la charité jusque tard dans la nuit et parfois jusqu’au petit matin. Et Simone était donc au bord de sombrer lorsqu'une intonation joyeuse et inconnue d’elle était venue frapper son oreille. Pas de doute possible ! Cela émanait du frigo. Le message n’était pas très distinct et il lui avait fallu apprendre à le déchiffrer. Elle avait cru d’abord devenir folle mais s'était rassurée bien vite après avoir lu dans poésie magasine qu’un écrivain dont elle n’avait pas retenu le nom, composait ses poèmes en écoutant les borborygmes des tuyaux de son chauffage. À partir de là elle était devenue une interlocutrice assidue et enamourée mais néanmoins prudente, se munissant toujours d’un cache-nez pour ne pas prendre froid à converser ainsi porte ouverte.

La voir passer son temps à parler avec le frigo finit par briser l’indifférence de son mari et ce d’autant plus que les rares fois où il était présent elle le priait de se taire et de ne pas les déranger. Tu parles encore au frigo ! avait-il dit, exaspéré. Il est jaloux pensa-t-elle et rétorqua avec une jubilation toute intérieure : et pourquoi pas, avec qui d’autre voudrais-tu que je parle ? Lui au moins c’est quelqu’un de bien. 

Victor Matu
 

dimanche 6 novembre 2016

L'effet carillon

( texte composé sur le thème 58, autour du mot bain )

Elle se trouvait à la cuisine quand cela se produisit.

D’ailleurs, elle se trouvait très souvent à la cuisine. Elle était entourée de bouches voraces et tous les habitants de cette maison ne pensaient qu’à manger… et encore manger. Il y avait bien sûr le repas du soir, celui où toute la famille se regroupait pour, idéalement, « échanger » et se mettre en osmose, en harmonie, mais qui ressemblait davantage à un ring où le frère et la sœur s’invectivaient gaillardement, et où le père posait des questions si inquisitrices sur les résultats scolaires que la fille se mettait à pleurer et le garçon à bouder. Mais il fallait aussi prévoir un bon petit déjeuner pour le lendemain matin, ne pas se tromper sur les dernières céréales à la mode, différentes pour chacun des enfants, et des toasts pas trop grillés sinon cela fait des points noirs entre les dents, et aussi des œufs brouillés comme en Angleterre, c’est classe. Elle préparait tout ce qui pouvait se faire d’avance sur la petite table en coin de la cuisine. Ne pas oublier le jus d’orange - moi je préfère le pamplemousse il paraît que cela fait maigrir -. Plus les gamelles à emporter, une bien copieuse pour son mari qui n’aimait pas faire semblant de manger, un sac pour le fiston qui ne voulait pas de gamelle c’est trop nul, uniquement des sandwiches donc pas facile de prévoir quelque chose d’équilibré, et une jolie petite lunch-box pour la demoiselle où tout devait être léger mais quand même nourrissant, et rien de salissant s’il te plaît Maman, je ne voudrais pas me retrouver tout l’après-midi avec des taches sur mon chemisier.

Bref, elle était bien occupée dans sa cuisine quand cela se produisit.

Heureusement, Tristan avait accepté de donner son bain au chien, un animal au demeurant charmant qu’ils avaient recueilli à sa demande parce qu’il avait l’air si malheureux, regarde Maman comme ses yeux sont tristes et puis il est tout petit il ne dérangera pas beaucoup, et qui les avaient bien grugés en devenant énorme en quelques mois et en révélant un goût immodéré pour les roulades dans la terre, la boue, le sable, sans doute parce qu’il n’aimait pas ses longs poils blancs et préférait une robe camouflage. Il fallait donc lui donner des bains assez souvent et surtout bien le surveiller tant qu’il n’était pas sec sinon il s’empressait d’aller se rouler dehors pour se faire un après-shampoing… Que le petit ait accepté de lui donner son bain - après tout c’était surtout son chien même si c’était elle qui lui préparait ses repas et le promenait deux fois par jour et le brossait quotidiennement - la soulageait quelque peu en lui permettant d’exécuter d’autres corvées à la place. Pour tout dire, elle rêvait bien souvent d’avoir une plus grande maison avec un très grand jardin clôturé et une belle pelouse impeccable que même si on se roulait dessus ça ne salissait pas, et peut-être quelqu’un pour l’entretenir pourquoi pas, allons au bout de nos rêves, mais pour que tout ça devienne vraiment vrai il lui manquait encore un bon paquet de fric, un très bon gros paquet de fric.

Ce qui se produisit, d’abord, c’est que le prétentieux carillon « westminsterien » de l’entrée, laissé en cadeau par les précédents propriétaires, lança ses cloches retentissantes dans le silence de la maison, tout juste troublé par des bruits d’eau de la salle de bains - il a encore laissé la porte ouverte ! -. Elle courut vers l’entrée, le carillon ayant le bon goût de s’arrêter dès qu’on ouvrait, heureusement. Exactement dans le même temps, elle entendit un grand cri en provenance de l‘étage. Sur le seuil se trouvaient deux onctueux Témoins de Jéhovah dans leurs riants costumes noirs, et sur le côté déboulait une masse dégoulinante et mousseuse, suivie par un petit garçon hurlant « Pupuce, Pupuce ! »...  La sonnerie excitait toujours terriblement la jeune et pétulante Pupuce.

Un des Témoins annonça qu’il venait apporter la bonne parole pendant que le chien, dans un grand dérapage sur le carrelage, inondait tous les pieds présents d’eau savonneuse mêlée de longs poils blancs, se faufilait avec vivacité entre les deux pantalons noirs en les bousculant plutôt vigoureusement. Elle vit de la terreur dans leurs yeux, le diable, c’était sûr, venait de surgir !

« Les paroles s’envolent », dit le proverbe, les Témoins de Jéhovah aussi. Mis à terre par un adversaire peu respectueux et très mouillé, ils n’insistèrent pas et firent demi-tour dans une noire envolée frémissante, car Pupuce, croyant qu’ils jouaient, bondissait autour d’eux en aboyant joyeusement.

– Pardon, Maman, c’est pas ma faute, dit le petit garçon, enfin juste un peu, j’avais pas fermé la porte et…

– Ce qui est fait est fait, Titi. Voilà en tout cas deux messieurs qui ne reviendront pas. Va vite chercher ton chien !

Tout en essuyant ses larmes de rire, la maman regardait autour d’elle le désastre de son ménage, renonçant dans l’immédiat à monter jusqu’à la salle de bains, mais imaginant le pire. Elle retourna dans sa cuisine et brancha la radio qui diffusait, à ce moment-là, une chanson d’Enzo Enzo « juste quelqu’un de bien… ».

Marie de Saintjean

jeudi 13 octobre 2016

Le syndrome de l'orvet

( texte composé sur le thème 57, autour du mot or )

Le colonel de la Bordurie n’aurait, pour tout l’or du monde, cédé sa place à quiconque. D’autant plus difficile à comprendre qu’il se trouvait interné à la section spéciale, dévolue aux malades dangereux.

Désormais il était calme et passablement ensuqué et presque heureux. Mais il faut reconnaître que quelques semaines plus tôt son admission avait été fracassante. Il n’avait réalisé là où il était qu’au moment où un infirmier avait dessanglé sa camisole. Aussitôt il avait foncé dans le tas. Et on n’arrête pas facilement un ceinture noire de karaté 5ème dan ! Vite fait, il avait mis deux infirmiers au tapis et lui-même s'était joliment amoché : l’arcade sourcilière fendue, un œil si tuméfié qu’on aurait cru qu’un monocle noir était serti dans son orbite droite. Quant à l’œil gauche il semblait affolé comme une bille de flipper.

C’est qu’il était redoutable le bougre ! On avait alors appuyé sur le bouton rouge d’appel à l’aide et par un prompt renfort, ils s’étaient retrouvés dix face à lui.

Ils avaient réussi à le coincer dans un angle, cependant personne ne se résolvait à l’approcher. On s’était regardés longtemps en chiens de faïence jusqu’à ce qu’une infirmière aille au devant de lui : « Faites attention Mademoiselle Blandish ! » Mais déjà elle l’étreignait et Charles-Édouard s’abandonna ; la tête reposée sur ses seins, il se mit à pleurer. Dès lors il fut facile de l’installer dans une chambre capitonnée et de lui administrer la piqûre nécessaire. Des orchidées, oui des orchidées pour mademoiselle Blandish, voilà ce que je lui offrirai... Cette pensée tournait en boucle dans sa tête jusqu’à devenir une obsession.

Le psychiatre avait félicité l’infirmière avant d'ajouter : « Vous êtes une véritable orfèvre en matière de nursing et de consolation mais attention que cet attachement soudain ne vire pas à la passion ! » Et il est vrai que si le malade se montrait docile, son assiduité auprès d’elle confina au harcèlement. Il la dévorait des yeux, et cette expression n’avait rien de métaphorique. En tout cas quand elle était là, il ne la lâchait pas du regard et quand elle n’était pas là, il la cherchait partout à tel point qu’il fallut exfiltrer mademoiselle Blandish vers un autre service.

Cette fixette mise à part, dont la persistance s’avérait préoccupante, C.E. de la B. était devenu un malade ordinaire qui s’était vite fondu dans l’ambiance. Il s’était mis à apprécier cet univers chaotique, son orgie de sensations et d’émotions, son magma confus de mots désarticulés, de silences plus ou moins pesants, de cris déchirants, d’ébruitements, de divinations et de gestes cabalistiques. Et cette Babel démentielle le changeait de l’ordonnance grisaille et monotone de la caserne. Il s’y sentait perdu, mais bizarrement ressourcé. Il était comme un ormeau, longtemps cramponné à son rocher, qu’une lame de fond aurait rendu à l’ivresse de la haute mer. Il se trouvait foutraque, mais ne s’en portait que mieux. Il aimait discuter avec cet autre que lui renvoyait le miroir incassable de sa chambre, ce grand méchant flou, tout ébouriffé, une chemise de gâteux écaillée de taches, un pantalon de pyjama trop grand et sur les jambes duquel il marchait. M’a tout l’air d’un ornithorynque mal embouché, se disait-il. Ici plus de colonel. Et demain pas davantage. Désormais Labordurie tout court. Bientôt je ferai aventurier, chercheur de diamants au Mato Grosso ou orpailleur en Amazonie.

Brusquement il fut arraché à sa rêverie. Le médecin l’avait fait appeler dans son bureau : « J’ai une bonne nouvelle pour vous, monsieur Labordurie ! » Aussitôt il avait cru au retour de mademoiselle Blandish, ça ne pouvait être que ça. Et pas du tout. Aux vues de l’amélioration apparente de son état, le toubib lui proposait une sortie d’essai d’une semaine et déjà lui tendait son bulletin de sortie et une ordonnance. L’ex-colonel, pris un instant entre la violence et le vertige, s’était littéralement démonté, avant de déchirer les papiers et de s’écrouler. Puis, dans un effort désespéré pour se ramasser, il s'était mis en boule, essayant de téter son gros orteil à l’instar d’un bébé. « Le syndrome de l’orvet(1), dit alors le  psychiatre à son interne éberlué, le signe d’une rechute hélas... »

Victor Matu

(1) « Le syndrome de l’orvet », Journal de psychiatrie générale, vol.84, N°9, septembre 2001.

lundi 3 octobre 2016

Au 21 rue des Iris

( texte composé sur le thème 57, autour du mot or )

De gros nuages noirs s’installaient peu à peu devant le soleil en se rebrodant d’or.

Il se souvient alors de cette étrange histoire qui lui fut un jour contée en un pareil après-midi alors que l’astre, lassé de son orbite toujours recommencée, s’allongeait sur les toits en étirant les ombres.

Au 21 rue des Iris, lui avait-on dit, poussait une orchidée, une merveille très rare dans nos contrées, dont toute la ville parlait sans l’avoir jamais vue.

Et dans ce jardinet de superbe ordonnance, au 21 rue des Iris, pleurait une orpheline, chaque soir et un peu le matin, en arrosant sa belle fleur offerte par son père tant aimé le jour de ses 16 ans.

Ce père venait de décéder, laissant là dans son atelier tous ses travaux d’orfèvre inachevés, et une jolie provision de pépites d’or pour subvenir à ses besoins.

Le reste du jardin n’était qu’orgie de plantes et fleurs sauvages qui l’isolaient de la malveillance du monde.

Une haie d’ormeaux, notamment, qu’elle laissait s’envoler vers le ciel, la protégeait du regard des passants.

Elle avait eu, un temps, pour compagnon de solitude, un bel ornithorynque à la douce fourrure, nommé Darwin, que son père lui avait ramené de Tasmanie.

A l’époque il était orpailleur, et c’était ce qui lui avait permis de devenir orfèvre par la suite, avant qu’une funeste passion le pousse à devenir empailleur pendant ses loisirs.

Darwin était toujours là mais il ne bougeait plus et avait perdu un de ses orteils en tombant de son piédestal.

Un gentil petit orvet venait parfois lui dire bonjour en cherchant sa pitance parmi les fleurs et, comme vous le voyez, c’est une triste histoire que celle de la petite orpheline du 21 rue des Iris qui arrosait son orchidée de ses larmes.

Marie de Saintjean

jeudi 22 septembre 2016

Une journée sans...

( texte composé sur le thème 56, autour du mot rayon )

Ce matin-là le colonel Charles-Édouard de la Bordurie n’était pas à prendre avec des pincettes. Marie-Élise, son épouse, s’en aperçut dès qu’il fit son entrée dans le salon où elle avait servi le petit déjeuner. Il était raide et comme amidonné dans son uniforme. « Raide comme un passe-lacets !» lui avait dit son père le jour où elle le lui avait présenté. C’est vrai, se dit-elle, Papa avait raison.

Et au fil des années ça ne s’était pas arrangé. Elle le trouvait de plus en plus engoncé et particulièrement aujourd’hui, dans ce nouvel uniforme un peu étriqué à son goût. Son mari vint déposer sur son front un baiser désincarné et prit place. Elle lui avait servi son café noir tandis qu’il beurrait sa biscotte qui dans deux secondes se casserait, lui arrachant un juron.

Marie-Élise se bagarrait avec une petite boîte en plastique transparent dans laquelle baignait un rayon de miel, la tournant dans tous les sens sans arriver à l’ouvrir. Elle s’était fait ce petit plaisir la veille au marché et n’était pas loin de le regretter tant elle s’échinait à l’ouvrir. Elle y laissa même un ongle et poussa un petit cri. Son mari, la voyant à la peine, vint à son secours :

« Passe-moi ça, je m’en occupe ! »

Et voilà Charles-Édouard à son tour aux prises avec cette boîte récalcitrante. Le colonel n’aimait pas qu’on lui résistât et donc, vite énervé, s’était saisi de son couteau dont il utilisa la lame comme levier. Et ce fut la catastrophe. La boîte se désolidarisa de son couvercle, lui échappa des mains et prit son envol pour aussitôt larguer le rayon gorgé de miel sur le revers de sa veste. Marie-Élise pouffa si légèrement qu’il n’y prêta pas attention, trop occupé à se débarrasser de ce projectile qui l’avait atteint dans sa fierté et qui, aussi, avait mis hors d’usage immédiat sa nouvelle tenue. Un coup de serviette ne fit qu’accentuer le désastre. Il se leva furieux en renversant sa chaise et en jetant sa serviette sur la table.

« C’est pas vrai ! Quelle idée d’acheter le miel sous cette forme ! En pot c’est quand même plus pratique !

– Oui mais moi, je l’aime comme ça le miel, il se mêle au goût de la cire et lorsqu’on lèche les alvéoles, c’est sublime ! »

Mais son mari n’écoutait plus, il s’était précipité dans la chambre. Et le voici revenu avec son vieil uniforme froissé, et une tête de dix pieds de long.

« Tu fais plus décontracté comme ça. »

Cette remarque qu’elle n’avait pas voulu ironique, l’atteignit comme une pique venimeuse. Mais il ne releva pas. Trop en retard déjà. Déjà parti.

« Eh ! Tu oublies ton sac... »

Il s’en saisit en sortant et dévala l’escalier. Son ordonnance l’attendait, comme chaque jour, à deux rues de là par mesure de sécurité. Drôle de voir ainsi courir un gradé tenant dans une main son képi et dans l’autre un sac de sport bleu orné d’une bande rouge et une autre blanche vraisemblablement réfléchissante.

« Allez, dépêchons, je suis en retard ! »

La voiture démarra en trombe. Et le sac désormais abandonné, bêtement oublié sur le trottoir sans que ni l’ordonnance ni le colonel s’en fussent aperçus. Ce dernier était occupé par tout autre chose, à fouiller et refouiller toutes ses poches. Il ne retrouvait pas le courrier qu’il avait reçu la veille et dont il devait donner lecture à l’état major.

Quant au sac de sport, il n’était pas resté seul longtemps. Un jogger s’en était emparé au passage, puis s’était arrêté dans le petit square voisin, bien décidé à faire plus ample connaissance avec sa trouvaille.

Sur un banc à l’abri des regards, il avait procédé à une fouille méthodique et mis à jour successivement : un kimono et une ceinture noire - « Sans doute un karatéka, se dit-il, sur le lequel il valait mieux ne pas tomber » - une serviette éponge, un slip, des chaussons blancs, un flacon de bain douche le Petit Marseillais, un paquet de Kleenex, une clé, de vestiaire sans doute... bref rien d’intéressant. Ah si ! une enveloppe à l’en-tête du ministère de la Défense adressée à Monsieur le colonel de la Bordurie, commandant du 18ème bataillon des commandos de marine, caserne Moncalm 45-48 avenue Ravachol, Aubagne.

Comme elle avait été ouverte il n’eut pas de scrupules à la lire. Elle émanait de la DPID (Direction de la Protection des Installations, moyens et activités de la Défense) :

Objet : consignes à appliquer face au risque induit par le jeu Pokémon Go !
Certaines Zones de Défense Hautement Sensible (ZDHS) abriteraient déjà certains de ces objets et créatures virtuels, ce qui risque d’entraîner l’intrusion de chasseurs intempestifs sur les dites zones et de générer des phénomènes addictifs préjudiciables à la sécurité chez certains de nos agents. Vous êtes priés de faire rapidement le nécessaire auprès de vos troupes pour combattre toute présence de pokémons à l’intérieur des enceintes.(1)

Ça avait tout l’air d’un gag et pourtant non. C’était un papier officiel du Ministère de la Défense, et l’adresse de la caserne était exacte. Il remballa le tout et décida de se détourner de son circuit habituel pour se rendre à la caserne.

C’est ainsi que les plantons virent arriver sur eux un homme en survêtement bleu, tout mouillé de chaud et tenant à la main un gros sac de même couleur et avec deux bandes rouge et blanche. Ils le mirent en joue, lui intimèrent l’ordre de déposer son bagage et de se tenir à distance sans bouger. Suivirent plusieurs minutes longues comme l'éternité. Il avait essayé de leur faire entendre qu’il voulait voir le colonel, ou du moins lui rendre son sac, qu’il y avait à l’intérieur un courrier important. Eux ne voulaient rien savoir, appliquant à la lettre les consignes de sécurité. Cette brève éternité fut rompue par l’apparition d’un petit robot qui se dirigea vers le sac et le fit exploser.

Quant au colonel, il était arrivé à la réunion de l’état major en retard, bousculant l’ordre du jour pour faire une déclaration urgente. Ses officiers l’avaient trouvé passablement excité, la mine et le costume chiffonnés, lui si raide, si à cheval sur l’étiquette d’habitude, et tenant des propos incohérents. Il parlait de Pokémons qui avaient envahi la base et qu’il fallait détruire, de Pikachu qui lui avait volé son sac. Puis il s’était mis à arpenter le bâtiment en tous sens en brandissant devant lui son smartphone, lui qui ne s’en servait presque jamais. Son agitation était devenue telle qu’ils s’étaient mis à plusieurs pour le calmer.

Pour la première fois, ce soir-là, Charles-Édouard avait trouvé son club de karaté passablement changé, il portait bien son kimono mais ne comprenait pas pourquoi il avait les bras noués derrière le dos.

Victor Matu

(1) information reprise du Canard Enchaîné

dimanche 18 septembre 2016

Une si charmante vieille dame

( texte composé sur le thème 56, autour du mot rayon )

Le quotidien titrait : « Une mystérieuse vieille dame distribue des billets de 50 euros à des sans logis ».

L’attention de la police avait été attirée par le bruit que faisait un groupe de SDF sous le Pont Pasteur. Ils ripaillaient ! Ils faisaient une nouba d’enfer !

Installés dans ce coin depuis des mois avec matelas, couvertures et rideaux en plastique, ils s’étaient jusque là montrés plutôt discrets ; ils appréciaient l’endroit et ne voulaient pas en être chassés. Mais ce soir la générosité d’une dame les avait mis en liesse et ils faisaient bombance : charcuteries diverses, biscuits en tous genres et surtout vin rosé à profusion. Le rosé surtout avait considérablement fait monter le niveau sonore de leurs « conversations ».

Les policiers n’avaient pas manqué de leur demander d’où venait l’argent qu’ils avaient si facilement dépensé.

– C’est une vieille dame qui nous l’a donné !

– Vous pouvez la décrire ? Comment était-elle ?

– Ben… Elle était vieille avec des cheveux blancs.

– Et une canne ! Et un sac ! Et des gants !

– Mais non, elle avait pas de gants… Elle avait un chapeau…

– En tout cas elle était gentille !

– Une dame chicos, j’veux dire pas comme nous, quoi…

Bien, faites gaffe, les gars, on vous a à l’ œil !

***

Elle allait devoir faire un peu plus attention ; sa distribution de billets aux SDF était une bonne idée mais un peu trop impulsive. Les conséquences auraient pu la faire remarquer. Il ne fallait pas qu’on la découvre.

Ses prochains dons, elle les ferait dans les églises, dans les troncs prévus à cet effet, de façon anonyme. Il y avait tant d’églises. Elle ne mettrait pas dans le panier à quête, on pourrait s’étonner de voir quelqu’un déposer une liasse, non, dans les troncs lorsqu’il n’y aurait personne. Quel souci, tout cet argent ! Mais comment faire ? C’est Dieu qui lui avait envoyé. Elle se devait donc de le garder.

Le train dans lequel elle était montée, en direction de Lyon, était tombé en panne. Après qu’ils aient attendu fort longtemps au beau milieu de nulle part et n’importe où, un haut-parleur avait prévenu les voyageurs qu’un car allait les emmener à destination. Ils devaient descendre avec leurs bagages et déposer ceux-ci impérativement dans le compartiment-coffre sur le côté du véhicule. Pas question de les garder avec soi par manque de place !

Le chauffeur de l’autocar l’avait gentiment installée à l’avant. La climatisation était défaillante et lui avait un ventilateur. C’est parfois un avantage d’être âgée. Il lui avait aimablement fait un brin de causette et elle en avait profité pour lui demander si elle pouvait être arrêtée un peu avant la gare.

– Mais bien sûr, ma p’tite dame. Je vous ferai descendre à une station de taxis et je vous donnerai même votre bagage.

– Merci Monsieur, vous êtes vraiment bien urbain ! Ce n’est pas facile de vieillir, vous savez !


Elle avait trouvé son sac de voyage un peu léger, mais elle ne put en parler au chauffeur car le car était déjà reparti. J’espère qu’on ne m’a rien volé…

Enfin rentrée chez elle, elle s’était dit qu’elle rangerait ses affaires plus tard. D’abord un thé et quelques biscuits au gingembre, rien de tel pour se requinquer ! Et elle s’endormit sur son canapé jusqu’au matin.

Fraîche et dispose le lendemain, quoi qu’un peu chiffonnée, elle entreprit de mettre de l’ordre dans ses affaires.


D’abord elle ne dit rien mais il se peut que ses yeux se soient agrandis et que sa bouche se soit arrondie. Puis elle referma le sac. Puis elle le rouvrit et demeura immobile un long temps à en scruter l’intérieur.

La vivacité d’esprit est une faculté qui ne disparaît pas forcément avec l’âge, aussi remarqua-t-elle rapidement que, de toute évidence, ses quelques vêtements, ses chaussures de marche, son livre de chevet et son tricot n’étaient plus là. Ni son petit réveil, ni sa trousse de toilette. C’était une personne calme et réfléchie. Elle garda donc son calme et se mit à réfléchir.

– A dire vrai, cela m’ennuie un peu que quelqu’un se serve de mon petit réveil, il est assez vieux et si on le remonte trop fort le ressort risque de casser. Mon tricot n’était pas très avancé, je peux le reprendre sans peine. Mon livre, après tout, n’était pas tellement intéressant. Certes mes vieilles chaussures de marche vont me manquer mais je ferai l’acquisition d’une paire de ces magnifiques baskets de sport dont j’ai vu la publicité à la télévision ; il paraît qu’elles rebondissent, cela me donnera un petit coup de jeune.

Tout en soliloquant à voix basse, elle faisait tranquillement des allées et venues à petits pas jusqu’à la commode de sa chambre et rangeait avec soin des liasses de billets qu’elle empilait par couleurs, sans même les compter. Le tiroir fut enfin plein. Elle eut un petit sourire satisfait, elle avait toujours aimé l’ordre.

Au fond du sac restait un petit livre, un manuel plutôt : « Comment jouer au Pokemon Go ». Comme cela ne lui disait rien, elle le posa sur un rayon du placard en se disant que les gens trimballaient vraiment n’importe quoi !

Marie de Saintjean