jeudi 1 février 2018


Ce mois-ci j'attire votre attention sur quelques thèmes avec logo-rallyes, entre autres le thème 52... Pour en savoir plus, consultez la nouvelle page des thèmes en vedette !

lundi 22 janvier 2018

L'expat

( texte composé sur le thème 55, autour du mot user )

Ce matin Rino m'a téléphoné, j'ai cru qu'il voulait encore de l'argent et me suis préparée à le lui refuser. Mais le motif de son appel était tout autre...

Il n’arrivait pourtant pas à me le formuler clairement. Il a commencé à me parler de ce qu’il avait fait au boulot pendant la semaine. Je l’ai écouté sans l’interrompre, tendue vers ma détermination à ne pas me laisser avoir. Ce n’était pas la première fois, en effet, qu’il cherchait à noyer le poisson et me faire baisser la garde en me perdant dans les méandres de sa vie. Depuis toujours, il avait déployé une habileté particulière pour me ramener de son côté, même lorsque j’avais pris la décision de ne plus rien lui céder. Ce genre de rapport s’était installé dès le début, lorsqu’il était tout petit et le ressort de ce déséquilibre entre lui qui gagnait toujours la partie et moi qui nourrissais toujours le sentiment de me faire manipuler, c’était l’amour !

Je l’aimais plus que de raison et il le savait. Il actionnait alternativement deux leviers. Le premier était l’attendrissement et je craignais plus que tout qu’il en use aujourd’hui en me racontant ses soucis professionnels et ses fins de mois difficiles parce qu’il ne parvenait pas à atteindre le niveau de vie qui était le mien. Le deuxième était celui que je redoutais le plus : il durcissait son discours et le flux de tristesse qui envahissait mon corps ne me rendait plus capable de tenir mon rôle.

Ce jour-là, c’était plutôt l’attendrissement et je m’exhortais moi-même à rester ferme. Je me répétais intérieurement : n’oublie pas que tu as dit "plus jamais". Jamais plus, il ne t’extorquera de l’argent, parce que tu en as plus lui et qu’il nourrit la certitude que s’il en a moins que toi, c’est de ta faute. Il fallait que je fasse très attention de ne pas me laisser bercer par sa voix, de ne pas me réjouir en anticipation de le voir plus heureux, de ne pas croire qu’il m’en serait reconnaissant définitivement, au point de ne plus jamais mettre en péril notre fragile relation.

J’aurais pu couper court et lui demander de me préciser plus franchement le motif de son appel mais je reculais ce moment, de peur que la relative harmonie ressentie à cet échange ne se fracasse sur cette question cruciale : l’argent ! Ce n’est pas que l’argent revête une importance capitale pour moi et cela aussi, il le savait. Il savait que je donnais facilement et surtout qu’au moment de donner, je finissais toujours par me dire : qu’est-ce l’argent, comparé à la mort ? Quitte à le regretter par la suite et à me déprimer, non pour l’argent perdu mais pour la manière dont cet argent m’avait été soutiré.

Surtout ne pas lui demander s’il a besoin de quelque chose. Des besoins, il en a à revendre. Ce serait se jeter dans la gueule du loup. Donc, tout en étant persuadée que son appel ne pouvait être désintéressé, je m’apprêtais à clore la conversation, sans manquer de lui souhaiter tout le courage voulu pour supporter la dure vie de travail, mais je sentais qu’il n’avait pas envie de conclure. Alors, cela m’est sorti de la bouche sans que je l’aie vraiment voulu : « Tu avais autre chose à me dire Rino ? ». Trop tard ! Il allait falloir que je balise cette ouverture au plus vite. Mais il m’était impossible de lui dire : si c’est pour de l’argent, c’est non. De crainte de mettre le feu à la maison. Il m’était impossible de lui dire : je ne te donnerai plus un centime. De crainte que ce soit notre échange ultime. J’avais la certitude, l’outrecuidance peut-être, que mon soutien l’empêchait de sombrer. Dans quoi, je ne savais pas. Dans son obsession d’être une victime, peut-être.

Mais par chance... c’est lui qui a pris les devants : « Rassure-toi, je ne t’ai pas appelée pour te demander de l’argent ». C’est tout juste si je n’ai pas répondu : « Mais à ta convenance, je serai toujours là lorsque tu en auras besoin », phrase qui m’aurait ficelée dans un contrat tacite dont il aurait gardé la mémoire à vie. Pour être sûre de ne rien dire qui ne tourne à mon désavantage, je me suis tue. Il a enchaîné : « Je t’ai appelée pour te dire que j’allais m’expatrier ».

– T’expatrier ? Mais où ?

Déjà, mon imagination galopait et voyait Rino faire fortune aux États-Unis, comme notre oncle calabrais.

Comme s’il avait deviné ma pensée, il répond :

– Je serais bien allé aux États-Unis mais c’est trop tard. C’était bon pour la génération d’avant. Non, je vais en Chine.

– Mais où en Chine ? J’espère que tu ne vas pas au Nord, n’oublie pas que tu es Italien, tu es habitué à la chaleur.

Et voilà que je tremblais déjà pour lui en pensant à ces zones glaciales au nord de Pékin où même les Chinois ne veulent pas aller.

– Shanghai !

– Ah c’est mieux... C’est une ville presque américaine.

J’éprouvais un grand soulagement, double soulagement... D’abord, mon argent n’avait pas été entamé et la distance allait peut-être me protéger des assauts de Rino. J’étais contente qu’il parte. J’espère qu’il ne l’a pas trop senti. Il serait capable de me dire que c’est une blague, juste pour tester mon attachement.

Mariji Cornaton
  

jeudi 28 décembre 2017

Enfin seuls !

( texte composé sur le thème 70, autour du mot zinzolin )

Une porte a claqué violemment quelque part dans la maison et cinq secondes plus tard, nouvel ébranlement. Cela ne nous a pas du tout surpris : ce sont les jumeaux qui sortent pour aller à leur cours de théâtre. Ils nous ont raconté qu’ils travaillaient sur un vaudeville dans lequel on claque beaucoup les portes... Admettons.

Moune et moi avons donc toute une grande soirée devant nous. La plupart du temps c’est un plaisir de cohabiter avec nos petits-enfants mais quand même un certain répit quand ils sortent. On peut alors s’acagnarder à notre guise.

Première chose à faire : tamiser les lumières. En temps ordinaire quand on fait ça, les jumeaux s’exclament : « Oh là là ! Mais on y voit que dal là-dedans ! ». Ensuite, travailler l’ambiance sonore. Sortir le bon vieux tourne-disque Teppaz, feuilleter la pile des vinyles comme si c’était la première fois, tomber comme par hasard sur « Rhapsody in Blue ». Se pencher, souffler sur le saphir pour enlever la moindre poussière et le poser avec extrême précaution dans le premier sillon.

Entre temps, Moune s’est changée et a enfilé sa djellaba préférée, celle qu’elle dit être zinzoline car elle s’y connaît en nuances de couleurs.
Elle sort deux verres de cristal et moi, tout en pestant contre mon genou, je descends à la cave chercher de quoi chopiner. J’y dégotte une bouteille de Châteauneuf-du-Pape, malheureusement une des dernières, tout couverte de poussière. Une bouteille pour deux, cela devrait aller.

Nous tirons les fauteuils l’un à côté de l’autre et nous laissons emporter par « Rhapsody in Blue » tout en sirotant nos verres.
Et puis, c’est la tentation de fin de soirée, ce que j’appelle un pétard et Moune « un chouia de marihuana ». Maintenant, j’ai mis sur le Teppaz ce claquedent de Brassens. Je tiens la main de Moune qui me répond par de petites pressions. C’est le bonheur parfait.

Soudain, une porte claque violemment et cinq secondes plus tard nouvel ébranlement. Les jumeaux rentrent bien plus tôt que prévu de leur cours de théâtre. On les entend monter les escaliers quatre à quatre pour aller à leur chambre. Zut, ils vont sentir l’odeur des joints. Je me précipite pour ouvrir les fenêtres. J’éclaire tout grand le lustre. Moune trottine à la cuisine emportant les verres et la bouteille presque vide.

Les jumeaux descendent peu après, tout drapés d’oripeaux. L’un deux serre contre lui un vieux balai et ils nous jouent le sketch : « Tiens, quelle surprise, voilà le hallebardier ! ». Nous applaudissons de bon cœur et les jumeaux nous embrassent : « Bonsoir Moune, Bonsoir Hubert. Dormez bien... comme des enfants sages ! ».

Ils n’ont rien senti, rien détecté. On a eu chaud !

Bozo

samedi 2 décembre 2017

La "carte du Tendre"

( texte composé sur le thème 69, autour du mot carte )

Hier, la "carte du Tendre" faisait suite à l’amour courtois qui avait régi les jeux de l’amour pendant plus d’un siècle. Troubadours et trouvères avaient chanté cet amour, respectueux et profond, prude et chevaleresque dans les madrigaux ou dans les "cansons". Mais le chemin n’était pas évident pour tout le monde et beaucoup s’y étaient perdus.

La géographie faisait de grands progrès. Les rois contemplaient les cartes dressées par les explorateurs. Le besoin de représenter le monde et les mots se faisait pressant. La "carte du Tendre" fut donc inventée pour se repérer dans les mystères de l’amour et du désir. Le GPS n’existait pas. Sinon, sûr qu’un grand nombre de prétendants auraient enregistré la destination, le chemin le plus court ou le moins coûteux, auraient suivi à la lettre les indications vocales de son outil numérique, en l’insultant de temps à autre et en veillant à ne pas se perdre dans les chemins de terre. Règne de la périphrase, des circonvolutions langagières pour ne pas nommer les choses, la "carte du Tendre" était plus énigmatique mais tout aussi agaçante pour qui souffrait d’impatience.

Depuis longtemps déjà, elle n’est plus inscrite au menu mais aujourd’hui, la "carte du Tendre" a laissé place au tendre à la carte. Pour quelques jours, quelques mois, sans trouble et sans émoi. Les choses sont nommées. Mademoiselle de Scudéry serait horrifiée. Le GPS est même devenu inutile. Suivez tout droit, c’est en face. L’amour... à la carte. La tendresse... à la carte. L’inclination... même pas à la carte : je te kiffe grave. L’estime... hors carte : je like. La reconnaissance... vous parlez de quoi là ? Même les mots se sont perdus...

Il ne faut pas non plus sombrer dans le pessimisme. Il en sortira sans doute quelque chose. Nous verrons demain.

Demain, je perdrai peut-être la carte... Je ne saurai peut-être plus ce que signifie le mot amour. Je serai peut-être atteinte d’Hermalize, maladie nouvelle, destinée à masquer la vraie. J’aurai peut-être adopté à nouveau les périphrases et les circonvolutions langagières. Je repérerai peut-être ce monsieur du premier étage qui marche avec un déambulateur et je lui dirai : « Enfin, te voilà !... Tu en as mis du temps ! Et dire que tu ne m’as même pas adressé une carte postale pendant tout ce temps ! ». 

Mariji Cornaton

jeudi 30 novembre 2017

Au Bar de la Ficelle

( texte composé sur le thème 68, autour du mot vinaigre )

D’un geste machinal, le Gros passa un chiffon grisâtre sur le dessus en cuivre du comptoir. Samedi, ce devait être normalement un bon jour pour le Bar de la Ficelle. Le patron se disait qu’il aurait encore à faire vinaigre pour tirer les cafés à la machine et préparer les verres d’eau car c’était maintenant la manie de demander un verre d’eau avec son café, comme chez les Ritals. Cela ne l’empêcherait pas de jeter des coups d’œil à la dérobée au balancement de la minijupe de la nouvelle petite serveuse.

Quelques habitués étaient là. Celui qu’on appelait "le réchauffé", toujours en manches courtes, hiver comme été, et qui monopolisait l’Est Républicain du bistrot. Les deux retraités qui passaient ici après le marché, elle plongée dans ses mots croisés, lui le regard dans le vide. La dame "bien sous tous les rapports" qui gérait son agenda et prenait des rendez-vous sur son portable. Et puis, en cette saison, les touristes qui, sur le chemin de la Cathédrale, passaient devant le Bar.

La douce torpeur du matin fut tout à coup brisée par l’irruption d’un objet volant tout d’abord non identifié : un éclair gris ardoise provenant de la porte restée ouverte, un tournoiement au plafond de la salle, un bruit de verres cassés sur l’étagère au dessus du comptoir. En fait, c’était un pigeon sans doute égaré et qui tout de go s’était perché là-haut à côté des bouteilles d’apéritif. Il fixait la salle de ses yeux ronds et de temps en temps battait des ailes, soulevant une poussière qui était bien la preuve que le ménage n’était pas une préoccupation centrale au Bar de la Ficelle.

Une des touristes anglaises ne cessait de s’exclamer : « My God ! My God ! ». Le retraité qui avait fait la guerre d’Algérie s’était levé d’un bond en criant : « Attention les gars ! ». La dame "bien sous tous les rapports" abritait son visage de son bras replié. La petite serveuse avait du mal à réprimer son fou rire. Le Gros lui ordonna : « Allez ! Fais-le sortir ! » . La jeune fille ne trouva pas mieux que de taper dans ses mains, ce qui eut comme seul résultat de faire s’envoler le pigeon qui se posa sur le lustre, le faisant se balancer. Une voix s’éleva : « Il va nous caquer dessus. C’est intolérable. Faites-le sortir ! ». Le "réchauffé" monta sur une chaise et se servit de l’Est Républicain replié pour essayer de faire envoler le pigeon en direction de la porte.

Le patron se rendit compte qu’il avait complètement perdu le contrôle de la situation. Il empoigna alors le balai qui était derrière le bar et les bras levés le fit tournoyer comme les pales d’un hélicoptère. Tout tourbillonnait. De temps en temps, le balai atteignait le pigeon dans une des étapes de son vol, de petites plumes volaient. Les clients s'étaient repliés le long des murs. Le patron n’était plus le Gros pacifique que l’on connaissait : il défendait son territoire, il chassait l’envahisseur. Plus tard un témoin affirmera « qu’il avait les yeux injectés de sang ». Et puis, sans que l’on sache bien comment cela s’était passé, le pigeon se trouva à un certain moment en face de la porte et pfutt ! disparut au dehors.

Le Bar de la Ficelle était maintenant comme un champ de bataille abandonné : chaises renversées, poussière, tasses et verres cassés…

Dans le silence général, la petite serveuse fit remarquer qu’il y avait par terre un drôle d’objet brillant, un petit cylindre en aluminium avec des attaches. La retraitée s’exclama : « Moi qui suis du Nord, je vous le dis : c’est un tube, porteur de message que l’on accroche à la patte des pigeons voyageurs ». On fit cercle autour d’elle qui ouvrit le petit cylindre avec précaution. A l’intérieur, un papier plié, avec écrit en majuscules : « PAIX – HARMONIE ».

Le patron fit alors une invite qui, au dire des habitués, lui était totalement inhabituelle : « Venez tous au comptoir. Tournée générale. C’est le Bar de la Ficelle qui régale ! ». Tous les clients, habitués et de passage, se retrouvèrent à évoquer la bataille, amplifiant les péripéties, les mimant. Le patron avait sorti les apéritifs, les jus de fruit, les amuse-gueules et les croissants. L’ambiance était à la fête. Comme les touristes britanniques avaient depuis longtemps filé à l’anglaise, on était maintenant entre Gaulois. C’est sans doute ce qui fit dire au "réchauffé" : « Cela me fait penser sans conteste à la scène du festin que l’on retrouve à la fin de tous les albums d’Astérix. »

Bozo

samedi 18 novembre 2017

La mouche m'agace l'oreille gauche

( texte composé sur le thème 68, autour du mot vinaigre )

Tout a débuté par ma dépression nerveuse… Je ne l’ai pas vue venir. J’étais un entomologiste plutôt heureux, travaillant au muséum d’histoire naturelle. Je réceptionnais diptères, coléoptères, lépidoptères et autres ailés-coptères envoyés des quatre coins du monde, les étudiais, les photographiais, les fichais…

Un jour, mon supérieur m’a demandé d’organiser un lâcher de papillons exotiques dans la serre tropicale attenante au musée. Ce que j’ai fait bien volontiers. J’étais venu accueillir les spectateurs et m’assurer du bon déroulement de la manifestation. Et soudain, alors que les papillons batifolaient sous la haute verrière, un voile gris est tombé sur mes yeux et un goût de cendres a tapissé mon palais. Suffocant, je suis sorti, les jambes flageolantes, et suis rentré tout de go dans mon laboratoire. Mais mon malaise n’a pas passé. Pis, mon état s’est aggravé, de sorte que j’ai fini par consulter.

Zoé à qui je me suis confié, sans conteste la plus fine mouche de mes amies, m’a suggéré :

– Tu devais couver un malaise depuis un moment ; probable qu’en voyant ces papillons bloqués contre les parois de la verrière - au lieu de voler librement dans l’immensité du ciel - tu as reçu un coup de métaphore… Ne te sentirais-tu pas d’une façon ou d’une autre, entravé, contraint dans ton travail ou ta vie ?

– Maintenant que tu le dis, c’est vrai : je m’active, mais en fait je m’ennuie profondément. J’ai envie d’un travail plus créatif, en relation avec des personnes, des êtres vivants…

A partir de ce jour, j’ai commencé à remonter la pente. C’est quand même plus facile, lorsque l’on sait de quoi on souffre.


J’ai été bouleversée de voir Gaël dans cet état : lui, si drôle et si liant, devenu l’ombre de lui-même ! Touchée au point qu’un matin, au conseil d’administration de la clinique pédiatrique dont je suis le médecin chef, j’ai donné le top départ à un projet qui me tenait à cœur : créer un espace ouvert aux enfants et aux adultes - famille ou membres de l’équipe soignante - qui soit entièrement dévolu à la vie. Car de nombreux enfants doivent faire de longs séjours à la clinique à cause de leur traitement ou de leur situation familiale. Du coup, ils se désocialisent et cela impacte leur potentiel de guérison.

La question jusque là, c’était comment mettre à la disposition des enfants un lieu et de quoi s’évader du monde du soin et de la maladie, en les ouvrant de façon constructive à l’imaginaire et à la relation gratuite avec d’autres enfants ou des adultes ?

En écoutant les confidences de Gaël, la réponse s’est imposée : si quelqu’un peut créer ce genre d’espace, c’est lui !

Pour autant, ce n’était pas gagné ; le contrôleur qualité et le responsable des finances sont toujours à chercher la petite bête et à mettre des bâtons dans les roues des projets innovants. Mais j’avais pour le soutenir toute l’équipe médicale et nous avons pu obtenir l’ouverture d’une ligne budgétaire raisonnable, la mise à disposition d’un grand local et un crédit de trois ans. Avec au terme un bilan comparatif chiffré des guérisons... Donc rien à perdre, et vents favorables.

J’en ai discuté avec Gaël. D’abord stupéfait, il s’est vite intéressé à l’idée. Une semaine après notre entretien, il m’a appelée pour me demander s’il pouvait venir étudier de visu, la configuration des lieux. Un mois plus tard il m’a donné son accord avec un projet préliminaire à discuter. Trois mois après, le local qu’il avait modelé - quelque chose entre un jardin d’enfant et un salon de thé - fut inauguré. Je me souviens encore de l’expression de certains directeurs, lorsque j’ai dévoilé la pancarte posée sur la porte :


LA MOUCHE M’AGACE L’OREILLE GAUCHE

Cela plut aux enfants qui pouffèrent de rire en s’égaillant dans la pièce. Dès le lendemain, ils investirent les divers coins : Livres et Dessins avec tapis, coussins et table basse, Jeux avec coffre à déguisements et jeux de société, Restaurant avec tables et chaises...


Lorsque j’avais besoin de souffler, je venais partager un moment avec eux. Gaël nouait un gros nœud papillon autour de son cou et racontait des histoires, qui donnaient lieu ensuite à de magnifiques dessins ou à des parties déguisées mémorables… Ou il passait un tablier, faisait cuire quelques galettes et organisait une fête pour remonter le moral de l’un de ses jeunes hôtes.

Dès la fin de la première année, l’indice de guérison a augmenté. Cela a mis fin aux médisances concernant Gaël, qui insinuaient qu’il avait une araignée dans le plafond. Quant aux directeurs, qui exprimaient leur doute face aux chiffres annoncés, je les ai invités à se joindre à nous pour manger quelques galettes avec les enfants. Ils vinrent, visages fermés et sourires ironiques, et je les observais à la dérobée.

A un moment, ils se sont tournés vers Gaël :

– Pourquoi avoir nommé ce lieu ainsi ? N’est ce pas un peu compliqué pour des enfants ?

– Ah ! répondit-il malicieusement, on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre !

J’ai jubilé…



Michèle Rodet