jeudi 22 septembre 2016

Une journée sans...

( texte composé sur le thème 56, autour du mot rayon )

Ce matin-là le colonel Charles-Édouard de la Bordurie n’était pas à prendre avec des pincettes. Marie-Élise, son épouse, s’en aperçut dès qu’il fit son entrée dans le salon où elle avait servi le petit déjeuner. Il était raide et comme amidonné dans son uniforme. « Raide comme un passe-lacets !» lui avait dit son père le jour où elle le lui avait présenté. C’est vrai, se dit-elle, Papa avait raison.

Et au fil des années ça ne s’était pas arrangé. Elle le trouvait de plus en plus engoncé et particulièrement aujourd’hui, dans ce nouvel uniforme un peu étriqué à son goût. Son mari vint déposer sur son front un baiser désincarné et prit place. Elle lui avait servi son café noir tandis qu’il beurrait sa biscotte qui dans deux secondes se casserait, lui arrachant un juron.

Marie-Élise se bagarrait avec une petite boîte en plastique transparent dans laquelle baignait un rayon de miel, la tournant dans tous les sens sans arriver à l’ouvrir. Elle s’était fait ce petit plaisir la veille au marché et n’était pas loin de le regretter tant elle s’échinait à l’ouvrir. Elle y laissa même un ongle et poussa un petit cri. Son mari, la voyant à la peine, vint à son secours :

« Passe-moi ça, je m’en occupe ! »

Et voilà Charles-Édouard à son tour aux prises avec cette boîte récalcitrante. Le colonel n’aimait pas qu’on lui résistât et donc, vite énervé, s’était saisi de son couteau dont il utilisa la lame comme levier. Et ce fut la catastrophe. La boîte se désolidarisa de son couvercle, lui échappa des mains et prit son envol pour aussitôt larguer le rayon gorgé de miel sur le revers de sa veste. Marie-Élise pouffa si légèrement qu’il n’y prêta pas attention, trop occupé à se débarrasser de ce projectile qui l’avait atteint dans sa fierté et qui, aussi, avait mis hors d’usage immédiat sa nouvelle tenue. Un coup de serviette ne fit qu’accentuer le désastre. Il se leva furieux en renversant sa chaise et en jetant sa serviette sur la table.

« C’est pas vrai ! Quelle idée d’acheter le miel sous cette forme ! En pot c’est quand même plus pratique !

– Oui mais moi, je l’aime comme ça le miel, il se mêle au goût de la cire et lorsqu’on lèche les alvéoles, c’est sublime ! »

Mais son mari n’écoutait plus, il s’était précipité dans la chambre. Et le voici revenu avec son vieil uniforme froissé, et une tête de dix pieds de long.

« Tu fais plus décontracté comme ça. »

Cette remarque qu’elle n’avait pas voulu ironique, l’atteignit comme une pique venimeuse. Mais il ne releva pas. Trop en retard déjà. Déjà parti.

« Eh ! Tu oublies ton sac... »

Il s’en saisit en sortant et dévala l’escalier. Son ordonnance l’attendait, comme chaque jour, à deux rues de là par mesure de sécurité. Drôle de voir ainsi courir un gradé tenant dans une main son képi et dans l’autre un sac de sport bleu orné d’une bande rouge et une autre blanche vraisemblablement réfléchissante.

« Allez, dépêchons, je suis en retard ! »

La voiture démarra en trombe. Et le sac désormais abandonné, bêtement oublié sur le trottoir sans que ni l’ordonnance ni le colonel s’en fussent aperçus. Ce dernier était occupé par tout autre chose, à fouiller et refouiller toutes ses poches. Il ne retrouvait pas le courrier qu’il avait reçu la veille et dont il devait donner lecture à l’état major.

Quant au sac de sport, il n’était pas resté seul longtemps. Un jogger s’en était emparé au passage, puis s’était arrêté dans le petit square voisin, bien décidé à faire plus ample connaissance avec sa trouvaille.

Sur un banc à l’abri des regards, il avait procédé à une fouille méthodique et mis à jour successivement : un kimono et une ceinture noire - « Sans doute un karatéka, se dit-il, sur le lequel il valait mieux ne pas tomber » - une serviette éponge, un slip, des chaussons blancs, un flacon de bain douche le Petit Marseillais, un paquet de Kleenex, une clé, de vestiaire sans doute... bref rien d’intéressant. Ah si ! une enveloppe à l’en-tête du ministère de la Défense adressée à Monsieur le colonel de la Bordurie, commandant du 18ème bataillon des commandos de marine, caserne Moncalm 45-48 avenue Ravachol, Aubagne.

Comme elle avait été ouverte il n’eut pas de scrupules à la lire. Elle émanait de la DPID (Direction de la Protection des Installations, moyens et activités de la Défense) :

Objet : consignes à appliquer face au risque induit par le jeu Pokémon Go !
Certaines Zones de Défense Hautement Sensible (ZDHS) abriteraient déjà certains de ces objets et créatures virtuels, ce qui risque d’entraîner l’intrusion de chasseurs intempestifs sur les dites zones et de générer des phénomènes addictifs préjudiciables à la sécurité chez certains de nos agents. Vous êtes priés de faire rapidement le nécessaire auprès de vos troupes pour combattre toute présence de pokémons à l’intérieur des enceintes.(1)

Ça avait tout l’air d’un gag et pourtant non. C’était un papier officiel du Ministère de la Défense, et l’adresse de la caserne était exacte. Il remballa le tout et décida de se détourner de son circuit habituel pour se rendre à la caserne.

C’est ainsi que les plantons virent arriver sur eux un homme en survêtement bleu, tout mouillé de chaud et tenant à la main un gros sac de même couleur et avec deux bandes rouge et blanche. Ils le mirent en joue, lui intimèrent l’ordre de déposer son bagage et de se tenir à distance sans bouger. Suivirent plusieurs minutes longues comme l'éternité. Il avait essayé de leur faire entendre qu’il voulait voir le colonel, ou du moins lui rendre son sac, qu’il y avait à l’intérieur un courrier important. Eux ne voulaient rien savoir, appliquant à la lettre les consignes de sécurité. Cette brève éternité fut rompue par l’apparition d’un petit robot qui se dirigea vers le sac et le fit exploser.

Quant au colonel, il était arrivé à la réunion de l’état major en retard, bousculant l’ordre du jour pour faire une déclaration urgente. Ses officiers l’avaient trouvé passablement excité, la mine et le costume chiffonnés, lui si raide, si à cheval sur l’étiquette d’habitude, et tenant des propos incohérents. Il parlait de Pokémons qui avaient envahi la base et qu’il fallait détruire, de Pikachu qui lui avait volé son sac. Puis il s’était mis à arpenter le bâtiment en tous sens en brandissant devant lui son smartphone, lui qui ne s’en servait presque jamais. Son agitation était devenue telle qu’ils s’étaient mis à plusieurs pour le calmer.

Pour la première fois, ce soir-là, Charles-Édouard avait trouvé son club de karaté passablement changé, il portait bien son kimono mais ne comprenait pas pourquoi il avait les bras noués derrière le dos.

Victor Matu

(1) information reprise du Canard Enchaîné

dimanche 18 septembre 2016

Une si charmante vieille dame

( texte composé sur le thème 56, autour du mot rayon )

Le quotidien titrait : « Une mystérieuse vieille dame distribue des billets de 50 euros à des sans logis ».

L’attention de la police avait été attirée par le bruit que faisait un groupe de SDF sous le Pont Pasteur. Ils ripaillaient ! Ils faisaient une nouba d’enfer !

Installés dans ce coin depuis des mois avec matelas, couvertures et rideaux en plastique, ils s’étaient jusque là montrés plutôt discrets ; ils appréciaient l’endroit et ne voulaient pas en être chassés. Mais ce soir la générosité d’une dame les avait mis en liesse et ils faisaient bombance : charcuteries diverses, biscuits en tous genres et surtout vin rosé à profusion. Le rosé surtout avait considérablement fait monter le niveau sonore de leurs « conversations ».

Les policiers n’avaient pas manqué de leur demander d’où venait l’argent qu’ils avaient si facilement dépensé.

– C’est une vieille dame qui nous l’a donné !

– Vous pouvez la décrire ? Comment était-elle ?

– Ben… Elle était vieille avec des cheveux blancs.

– Et une canne ! Et un sac ! Et des gants !

– Mais non, elle avait pas de gants… Elle avait un chapeau…

– En tout cas elle était gentille !

– Une dame chicos, j’veux dire pas comme nous, quoi…

Bien, faites gaffe, les gars, on vous a à l’ œil !

***

Elle allait devoir faire un peu plus attention ; sa distribution de billets aux SDF était une bonne idée mais un peu trop impulsive. Les conséquences auraient pu la faire remarquer. Il ne fallait pas qu’on la découvre.

Ses prochains dons, elle les ferait dans les églises, dans les troncs prévus à cet effet, de façon anonyme. Il y avait tant d’églises. Elle ne mettrait pas dans le panier à quête, on pourrait s’étonner de voir quelqu’un déposer une liasse, non, dans les troncs lorsqu’il n’y aurait personne. Quel souci, tout cet argent ! Mais comment faire ? C’est Dieu qui lui avait envoyé. Elle se devait donc de le garder.

Le train dans lequel elle était montée, en direction de Lyon, était tombé en panne. Après qu’ils aient attendu fort longtemps au beau milieu de nulle part et n’importe où, un haut-parleur avait prévenu les voyageurs qu’un car allait les emmener à destination. Ils devaient descendre avec leurs bagages et déposer ceux-ci impérativement dans le compartiment-coffre sur le côté du véhicule. Pas question de les garder avec soi par manque de place !

Le chauffeur de l’autocar l’avait gentiment installée à l’avant. La climatisation était défaillante et lui avait un ventilateur. C’est parfois un avantage d’être âgée. Il lui avait aimablement fait un brin de causette et elle en avait profité pour lui demander si elle pouvait être arrêtée un peu avant la gare.

– Mais bien sûr, ma p’tite dame. Je vous ferai descendre à une station de taxis et je vous donnerai même votre bagage.

– Merci Monsieur, vous êtes vraiment bien urbain ! Ce n’est pas facile de vieillir, vous savez !


Elle avait trouvé son sac de voyage un peu léger, mais elle ne put en parler au chauffeur car le car était déjà reparti. J’espère qu’on ne m’a rien volé…

Enfin rentrée chez elle, elle s’était dit qu’elle rangerait ses affaires plus tard. D’abord un thé et quelques biscuits au gingembre, rien de tel pour se requinquer ! Et elle s’endormit sur son canapé jusqu’au matin.

Fraîche et dispose le lendemain, quoi qu’un peu chiffonnée, elle entreprit de mettre de l’ordre dans ses affaires.


D’abord elle ne dit rien mais il se peut que ses yeux se soient agrandis et que sa bouche se soit arrondie. Puis elle referma le sac. Puis elle le rouvrit et demeura immobile un long temps à en scruter l’intérieur.

La vivacité d’esprit est une faculté qui ne disparaît pas forcément avec l’âge, aussi remarqua-t-elle rapidement que, de toute évidence, ses quelques vêtements, ses chaussures de marche, son livre de chevet et son tricot n’étaient plus là. Ni son petit réveil, ni sa trousse de toilette. C’était une personne calme et réfléchie. Elle garda donc son calme et se mit à réfléchir.

– A dire vrai, cela m’ennuie un peu que quelqu’un se serve de mon petit réveil, il est assez vieux et si on le remonte trop fort le ressort risque de casser. Mon tricot n’était pas très avancé, je peux le reprendre sans peine. Mon livre, après tout, n’était pas tellement intéressant. Certes mes vieilles chaussures de marche vont me manquer mais je ferai l’acquisition d’une paire de ces magnifiques baskets de sport dont j’ai vu la publicité à la télévision ; il paraît qu’elles rebondissent, cela me donnera un petit coup de jeune.

Tout en soliloquant à voix basse, elle faisait tranquillement des allées et venues à petits pas jusqu’à la commode de sa chambre et rangeait avec soin des liasses de billets qu’elle empilait par couleurs, sans même les compter. Le tiroir fut enfin plein. Elle eut un petit sourire satisfait, elle avait toujours aimé l’ordre.

Au fond du sac restait un petit livre, un manuel plutôt : « Comment jouer au Pokemon Go ». Comme cela ne lui disait rien, elle le posa sur un rayon du placard en se disant que les gens trimballaient vraiment n’importe quoi !

Marie de Saintjean
 

jeudi 8 septembre 2016

La sieste assassine

( texte composé sur le thème 56, autour du mot rayon )

C’était l’année où j’avais deux employeurs, travaillant à mi-temps pour chacun d’eux. Concrètement, cela se traduisait par deux bureaux assez éloignés l’un de l’autre à rejoindre chaque jour, deux serviettes besaces pour trimbaler toutes mes affaires, deux agendas, deux petites fractions de secrétaire. Heureusement qu’en matière d’organisation je me flattais alors d’en connaître un rayon ! La formule me convenait assez bien. Le problème était plutôt que j’avais bien plus qu’une double charge de travail avec le surmenage que cela impliquait.

Un jour où, en l’absence de mon patron qui était grippé, je devais présenter les résultats d’une étude importante à tout un aréopage de clients, je décidai de faire une petite sieste en tout début d’après-midi pour me reposer et récupérer. Malheureusement je n’entendis pas le réveil. Lorsque, tout moite, je repris mes esprits, il me restait juste assez de temps pour être presque à l’heure au rendez-vous.

Je bondis dans ma voiture en emportant la serviette que j’avais préparée avec les documents de présentation, mes notes, les résumés de l’étude à distribuer. Pas question de perdre du temps à chercher une place de stationnement dans la presqu’île. J’allai directement au parking des bords de Saône pour me heurter alors à une pancarte indiquant sa fermeture pour cause d’inondation. Les minutes passaient. La seule solution restait à prendre le risque d’une mise en fourrière pour stationnement sur un emplacement interdit.

Finalement, c’est en courant et tout mouillé de chaud que j’arrivai à la Chambre de Commerce avec près d’une demi-heure de retard. Un huissier m’attendait à la porte de ce bâtiment plutôt impressionnant. Nous grimpâmes les escaliers quatre à quatre. Je pénétrai dans la grande salle de conférence qui bruissait d’impatience, remontai l’allée centrale, me ruai à la tribune. Ouf ! J’étais sauvé. Et bien non, pas du tout. Il me manquait tout ce qui était nécessaire à ma présentation. Dans la précipitation et sans doute assommé par cette maudite sieste, je n’avais pas emporté la bonne serviette…

GP

dimanche 17 juillet 2016

Le maillot en céramique

( texte composé sur le thème 54, autour du mot maillot )

Pour Marcel, la question se posait avec acuité ; perdu ou volé, il ne savait pas trop, en tout cas, il n’était plus là. Et c’est toujours quand on en a besoin que quelque chose nous manque. Ce qui, à vrai dire, est assez normal puisqu’il faut en avoir besoin pour s’apercevoir qu’il n’est plus là. C’est ce qu’il pensait Marcel ce matin-là en sortant de chez lui. Il avait beau tourner l’affaire dans tous les sens, réfléchir à tout ce qu’il avait fait la veille, se repasser en mémoire son parcours de la journée, réfléchir à tous les gens qu’il avait rencontrés la veille, ce qu’il leur avait dit, ce qu’ils avaient fait ensemble et ce qu’il leur avait confié. Rien, rien de rien ne lui donnait la moindre indication. Il m’avait même posé la question, à moi, comme si j’étais susceptible de lui fournir la moindre réponse. Tout ce que j’avais trouvé à lui dire, c’est qu’un jour, il oublierait sa tête.

Ce à quoi Marcel avait rétorqué qu’il ne l’avait pas oublié mais perdu, ce n’est pas la même chose et en plus il n’excluait pas qu’on lui ait volé et il a conclu :

– Et je ne crois pas qu’un jour quelqu’un ait intérêt à me voler ma tête.

Je l’ai donc laissé chercher tout seul.

Cependant, le processus de recherche s’était mis en route malgré moi et je ne pouvais pas m’empêcher de m’intéresser à ce qu’il désirait retrouver, avec le secret espoir de le doubler dans cette opération, ce qui serait tout bénef pour ma mémoire et notre différence d’âge.

Marcel ne cherchait plus apparemment tandis que je me creusais les méninges à faire défiler les lieux où il avait l’habitude de perdre ses affaires mais je me retenais de lui demander s’il avait cherché dans les endroits auxquels je pensais, de crainte qu’il ne m’associe à l’avenir à ses recherches de plus en plus fréquentes.

Plusieurs jours passèrent ainsi. Ma motivation baissait également et je m’apprêtais à penser à autre chose lorsqu’un grand juron s’échappa de la pièce voisine. Marcel était devant son ordinateur et n’en finissait pas de laisser libre cours à son indignation et il m’interpela :

– Je t’avais bien dit qu’on me l’avait volé ! Regarde, il est sur Internet. Il manquait à un collectionneur mais maintenant, c’est à moi qu’il manque.

Et Marcel m’attira près de l’étagère où étaient alignés tous les maillots en céramique qu’il avait achetés aux différents Tour de France. Sauf un ! En se tournant vers moi d’un air déterminé, il prononça une menace à la mesure de l’événement :

– Et maintenant, il va falloir retrouver celui ou celle qui m’a fait cette farce !

Notal, Mariji Cornaton

samedi 11 juin 2016

A la recherche du livre perdu

( texte composé sur le thème 54, autour du mot maillot )

Je ne sais pas comment commencer. Comment ça pourrait…

Mais je sèche, l’inspiration me manque tout à coup. C’est troublant ce trou noir dans lequel mes idées se sont englouties. C’est la panne, c’est l’angoisse surtout car habituellement j’écris aussi vite que mon ombre. Tous les soirs je dois livrer la suite de mon feuilleton pour « l’Espoir Béarnais ». C’est le journal local, vous l’aurez compris…

Et là rien. Panique. Nous en sommes au 278ème épisode.

J’ai laissé précédemment mon héros Jo Cambrasse au moment où il débaroule hors d’haleine sur la plage et regarde l’horizon. Mais maintenant que fait-il ? Ma tête est vide comme une casserole défoncée… C’est peut-être quelqu’un qui m’a siphonné les idées ? Et si c’était cet envieux d’Auguste Simonet qui à l’autre bout de la brasserie écrit à vive allure sans lever le coude ? Non ! Je déconne… Même si je sais qu’il guette ma place à « l’Espoir Béarnais ». Mais je divague. Tiens on voit brusquement une tête dans l’eau. Jo est suffisamment près du bord pour reconnaître une jeune fille. Il se demande ce qu’elle fabrique, ça fait une paie qu’elle est dans l’eau. Peut-être a-t-elle perdu son maillot et n’ose pas sortir de l’eau ? Mais non, j’arrête, je crois que je suis en train de pomper les idées d’Italo CALVINO… C’était quoi déjà ce bouquin de CALVINO ? Je cherche, il n’est pas à sa place avec les autres livres de CALVINO. Alors là c’est sûr quelqu’un me l’a volé, mais qui ? A moins de l'avoir perdu ?


Tu débloques ou quoi Fredo ? Tu étais tellement enthousiasmé par ce bouquin que tu nous as bassinés, tu voulais que tout le monde le lise ! Tu l’as prêté à au moins dix personnes, j’ai été le dernier, j’en suis sûr.

Nous étions sur un banc sur le Boulevard des Pyrénées à Pau, la chaîne des montagnes se détachait, magnifique en face de nous. Le soleil était radieux en ce mois de février, nous étions bien, heureux. Une jeune béarnaise passa alors devant nous, tu l’apostrophas lui proposant ce livre. Tu lui fis même une belle dédicace sur ce bouquin qui n’a été ni volé, ni perdu. Elle s’appelait Danièle, je m’en souviens très bien.

C’est sûr Fredo… Ta mémoire flanche, ce n’est pas bon signe !


Victor Matu, Danièle BL

vendredi 10 juin 2016

La toundra française

( texte composé sur le thème 51, autour du mot maison )


Monsieur Fedor Fedorovitch VLADY, 2 impasse des Bourreaux, à ROUMAINVILLE


Vous m’avez demandé de vous fournir plus d’informations sur la maison dont l’annonce est parue dans "Le Journal de la Marne"… Votre nom m’évoque de tels bons souvenirs que j’aurais grand plaisir à vous dire que cette maison se trouve en Russie : Marina Vlady est en effet une actrice que j’adore et le couple qu’elle formait avec Robert Hossein restera gravé dans ma mémoire comme l’archétype de la sensualité. C’est certainement pur hasard que vous portiez son nom d’emprunt. Elle s’appelait Poliakoff à l’origine, comme ses trois sœurs qui ont toutes adopté un nom d’emprunt commençant par V comme la victoire. Et sans doute pur hasard également que votre deuxième prénom se rapproche de ce grand biographe russe à l’accent rocailleux qui fait passer l’âme russe dans toutes ses interventions.
Mais malheureusement, cette maison se trouve sur le plateau de Langres. C’est un endroit très calme qui pourrait offrir un agréable contrepoint à l’endroit où vous habitez. Non ! Loin de moi l’idée de dénigrer votre lieu d’habitation et encore moins le nom de votre rue mais vous ne trouverez rien de tout cela sur le plateau de Langres. A la rigueur quelques légendes aussi effrayantes que votre impasse, comme la légende de Saint Gengoult, le patron des maris trompés qui mourut le 11 mai 760 en tenant la peau de la main de sa femme perdue dans de l’eau bouillante. C’était un test pour prouver sa fidélité et son infidélité : si la peau tenait, c’est qu’elle était fidèle, si elle se détachait….
La maison qui est à la vente est fort heureusement exempte de mauvais œil. Si ce n’est l’œil de bœuf qui se situe au-dessus de l’étroite porte d’entrée et qui conjugue ses efforts avec deux autres petites fenêtres pour faire entrer une lumière généreuse... Si, si, généreuse… dans l’unique pièce de cette bergerie aux multiples possibilités. Une terrasse munie d’une longue table en bois flanquée de deux bancs prolonge cet espace et offre au regard un panorama illimité sur le plateau à peine vallonné. Les seuls bruits sont les bêlements de moutons et les hululements du faucon crécerelle. Si vous voulez retrouver en France l’ambiance de la toundra sibérienne, telle que vos ancêtres l’ont peut-être connue, c’est le lieu idéal. 
 Mariji Cornaton